Ainsi donc, ces vers qui sans doute ont déçu ton attente, lecteur, tu dois les excuser, si tu es de bonne foi : je ne les écris pas comme autrefois dans mes jardins, ni allongé sur mon divan favori. Je suis balloté sur l’abîme – abîme indomptable -, dans la froide lumière d’hiver, et mon papier reçoit lui aussi la gifle des flots bleus. La tempête s’acharne à m’attaquer et s’indigne de ce que j’ose écrire en dépit de ses menaces sévères et de ses coups. Soit: je ne suis qu’un homme, et je m’incline devant l’ouragan. Mais, par pitié, si j’arrête d’écrire, qu’elle aussi mette un terme à sa fureur !
—Ovide, Tristes, I, 11
Ovide, “relégué” de Rome par Auguste, clôt ainsi le livre I des Tristes, recueil de ses vers d’exil, qui contrastent avec la luxure et l’abondance des temps romains, de l’Art d’aimer ou des Métamorphoses. Son long voyage vers Tomes, aux confins de l’empire romain, dans l’actuelle Roumanie, le plonge dans la désolation et la nostalgie de sa patrie natale, où jamais il ne retournera. L’impossible retour à la cité, consubstantielle de la nostalgie de celle-ci, est une composante essentielle de l’exil, source chez Ovide d’une tristesse élégiaque. La nostalgie d’un foyer, d’une patrie, d’une vérité réconfortante, incarne la condition tragique de l’homme qui n’est chez lui que nulle part, dans le constant déplacement des seuils ; qui jamais n’emménage. Ainsi de l’artiste, qui ne fonde rien autant qu’il se déplace constamment, à vitesse infinie, qu’il ne demeure en un endroit que le temps d’en explorer la fragilité et de la transfigurer.
Borreil disait : Habiter en artiste n’est pas « habiter en poète », habiter en artiste est arpenter la zone d’un seuil.