L’exil est non seulement une condition réelle, c’est aussi une condition métaphorique. J’entends par là que, si mon diagnostic de l’intellectuel en exil se fonde bel et bien sur une histoire sociale et politique de dislocation et de migration, il ne s’y limite pas pour autant. [...] Métaphysiquement parlant, l’exil est pour l’intellectuel un état d’inquiétude, un mouvement où, constamment déstabilisé, il déstabilise les autres. Pas plus qu’il n’est possible de revenir en arrière et de retrouver la stabilité de son “chez-soi”, il ne peut davantage, hélas, se reconnaitre pleinement dans son nouveau pays.
—Edward W. Saïd, Des intellectuels et du pouvoir
Saïd saisit l’ambigüité du terme d’exil à la fois comme condition réelle et présente et comme condition humaine métaphorique et poétique. L’intellectuel exilé, tel Janus, figure les deux pans de cette porte vers la compréhension du concept d’exil. Saïd lui-même procède à une étrange composition par cette mise en abîme, il s’agirait presque d’un morceau à quatre mains, interprétés par Saïd philosophe, scénariste, métaphoriste, et Saïd exilé, acteur, réel. Par pudeur ou habileté, plutôt que de conter sa propre expérience, il fait exercice de ventriloque en faisant parler Naipaul, Swift ou Adorno.
Theodor Wiesengrund Adorno fuit l’Allemagne pour les États-Unis en 1938 ; il ne regagnera Francfort qu’en 1949 pour y reprendre son poste d’enseignement. Il est certain qu’Adorno était déjà en grande partie disposé à devenir un exilé métaphysique avant son départ pour New York ; sa critique virulente contre la musique (mais son gout pour Schoenberg) et la culture populaire alimenteront son image d’esthète élitiste. Son exil américain lui inspirera sa grande œuvre Minima Moralia, où il déploie son expérience de l’exil et en moule les contours. La signification de l’exil est ainsi rendue dans le fragment n°18 :
À vrai dire, il est devenu tout à fait impossible d’habiter. Les demeures traditionnelles, où nous avons grandi, ont maintenant quelque chose d’insupportable : chaque élément que nous y trouvons s’achète au prix d’une trahison de nos exigences intellectuelles et chaque trace d’un rassurant bien-être en sacrifiant à cette communauté étouffante d’intérêts étouffante qu’est la famille. [...] Il faudrait ajouter maintenant qu’il fait aussi partie de la morale de ne pas habiter chez soi.
Adorno avance même un pas plus loin. Certes, il n’y pas d’échappatoire à l’exil, mais la complaisance dans ce statut d’entre-deux serait elle-même une position dogmatique en puissance, “une sorte de lieu dont la fausseté se laisse recouvrir par le temps, et à laquelle il n’est que trop facile de s’habituer” (Saïd). Même l’écriture ne saurait constituer un havre en tant qu’au nom de la vigilance intellectuelle “l’auteur n’a pas le droit d’habiter dans son écriture” (Adorno). C’est certainement le challenge que doit relever la pensée de l’exil. Comment fixer le mouvement nécessaire, dont la dynamique propre est d’échapper constamment à lui-même ? Dans cette mue infinie, sans horizon autre que la fuite de l’origine, avec la conscience tragique de cette origine – le passé irrémédiable – le regard ne peut se poser qu’en perspective, en nomadisant sur les lignes de fuite que dessinent les trajectoires idiosyncratiques de l’exil.
Certes, l’exil procure quelques plaisirs nous dit Saïd, que la réflexion sombre et définitive d’Adorno ne saurait gâter, mais ils sont le fruit de l’assise furtivement trouvée dans un foyer quelconque, aussi marginal soit-il. Rilke affirme que l’exil offre la chance d’un nouveau commencement, d’un style de vie non conventionnel et excentrique. L’exil est le refus du statu quo : “L’intellectuel exilique ne répond pas à la logique de la convention, mais à celle de l’audace, il représente le changement, le mouvement en avant, et non le calme plat” (Saïd). Certes, en sus d’un doigt d’auto-gratification, Saïd demeure en retrait du défi philosophique d’Adorno. Mais l’idée qu’il n’est point besoin de se mouvoir pour s’exiler, que l’exil métaphorique ne découle pas de l’exil réel, permet de donner au concept d’exil une consistance proprement philosophique.
Deleuze disait : “le nomade, ce n’est pas forcément quelqu’un qui bouge : il y a des voyages sur place, des voyages en intensité, et même historiquement, les nomades ne sont pas ceux qui bougent à la manière des migrants, au contraire ce sont ceux qui ne bougent pas, et qui se mettent à nomadiser pour rester à la même place, pour échapper aux codes.“