
C’est dans les premières années de l’éveil de sa conscience qu’un enfant doit être élevé dans le rejet absolu du racisme. En même temps, je sais qu’il n’est guère facile d’initier des enfants de primaire à la complexité de la seconde guerre mondiale et de la solution finale. C’est pourquoi j’ai demandé au gouvernement, et plus particulièrement au ministre de l’Education nationale, Xavier DARCOS, de faire en sorte que désormais, chaque année, à partir de la rentrée scolaire 2008, tous les enfants de CM2 se voient confier la mémoire d’un des 11 000 enfants français victimes de la Shoah. Rien n’est plus intime que le nom et le prénom d’une personne. Rien ne touche autant un enfant que l’histoire d’un autre enfant de son âge, qui avait les mêmes jeux, les mêmes joies, et les mêmes espérances que lui, mais qui, à l’aube des années 40, avait le malheur de répondre à la définition de juif. A Paris, au mémorial de la déportation, chacun verra donc le nom de l’enfant dont le souvenir lui aura été confié. Et pas un seul de nos enfants ne pourra oublier qu’en dehors de cette inscription, ce n’est qu’entre ses mains que subsiste un petit fragment de mémoire de cet enfant.
—Nicolas Sarkozy, diner du CRIF, 13 février 2008
- Ils nous ont donné une demi-heure et ils nous ont dit de prendre seulement une valise, On nous mettra dans un train et on nous transportera en Allemagne. Je n’aurai plus de problème, ils vont s’occuper de tout. Ils ont dit qu’on sera logés, nourris, blanchis.
Je ne savais pas trop quoi dire. C’était possible qu’ils transportaient de nouveau les Juifs en Allemagne parce que les Arabes n’en voulaient pas. Madame Rosa, quand elle avait toute sa tête, m’avait souvent parlé comment Monsieur Hitler avait fait un Israël juif en Allemagne pour leur donner un foyer et comment ils ont tous été accueillis dans ce foyer sauf les dents, les os, les vêtements, les souliers en bon état à cause du gaspillage. Mais je ne voyais pas pourquoi les Allemands allaient toujours être les seuls à s’occuper des Juifs et pourquoi ils allaient encore faire des foyers pour eux alors que ça devrait être chacun son tour et tous les peuples devraient faire des sacrifices.
—Romain Gary (Émile Ajar), La vie devant soi
10 ans, le CM2 est une année rudement chargée pour n’importe quel(le) écolier(ère) de ce pays. Pensez-donc…Il faut assumer le rôle du plus-grand-donc-plus-responsable dans l’école, en plus n’avoir plus aucune excuse pour ne pas grandir. Des instituteurs vicieux menacent d’avertir tous les collèges de la région que vous n’êtes qu’un bon à rien… car c’est bien ça le générateur principal de nuits blanches CM2èmes, l’entrée dans ce lieu magique et distant où du plus grand, nous re-deviendrons les plus petits à la merci des caïds chassant le gouter maternel dans nos poches troués pour les uns, ou alors que des grandes ridiculiseront les petites, chassant du même coup leur appréhension d’entrer au lycée. Et puis, il y a le programme qu’on ne termine jamais, le deuil qui se prépare de ce lieu devenu intime et rassurant de l’école primaire… enfin la séparation d’avec nos meilleur(e)s cop’s dont certains vont dans le privé, d’autres dans le public, d’autres qui s’en vont loin. Mais il faut encore amasser une tonne de connaissances sur les Mayas, les nombres à virgules, le my name is anarkali, la tectonique des plaques, les tables de multiplication à apprendre par cœur, et où on butte toujours sur le 7×8 ou bien le 6×9, celui-même où on se fait interroger en classe. Et puis maintenant, il y a tous les acquis fondamentaux qui faut bien connaître alors que pour nous ce qui est fondamental, c’est de savoir si on ira au collège avec Marie ou Malik, Olivier ou Rachel, si ce sera la séparation de la mort, ou ami(e)s pour la vie. À quelle heure on commencera le matin, si on aura Mme Leblanc en mathématiques, les rumeurs disent qu’elle est trop sévère, au contraire de M. Lenoir qui est trop cool et qui ressemble à Francis Lalanne…
et puis, ça c’est pour le petit français blanc classe moyenne, situation familiale et financière ok on s’en sort… c’est sans compter sur les parents qui viennent de divorcer, le chômage, la délinquance, la mort qui rôde, la guerre, l’insécurité, la coupe du monde de foot, et de toutes ces choses dont ils parlent à la télé en prenant des airs graves et sérieux de grandes personnes.
ah oui… et maintenant, y’a Moïse, c’est le petit enfant juif dont j’ai en charge la mémoire. je sais pas grand chose de lui, et mes parents sont un peu gênés quand je leur pose des questions… on m’a tout bien expliqué comment ça marchait la mémoire, mais que voulez-vous j’avais contrôle de maths et apparemment ma mémoire retient mieux les multiplications innocentes que les décomptes macabres. On est tous dans le même cas dans la classe, avec un petit enfant à garder, son nom, son âge, sa photo… j’ai essayé de l’échanger contre une carte de Lizarazu, édition 98, mais le prof’ m’a chopé et j’ai fini au coin en train de réciter la liste des déportés d’Izieu. J’en ai trouvé une autre une fois dans la rue avec une drôle de croix tracée dessus, comme j’en ai vu desfois dans les documentaires que je vois quand papa s’endort et m’oublie devant la télé…
mais bon, il faut qu’j'y aille, y’a école demain… Momo a de la chance, il y va même pas à l’école, mais il parait qu’il a quand même eu son quota de Juifs à s’occuper…
