La déterritorialisation et la reterritorialisation se croisent dans le double devenir. On ne peut plus guère distinguer l’autochtone de l’étranger, parce que l’étranger devient autochtone chez l’autre qui ne l’est pas, en même temps que l’autochtone devient étranger, à soi-même, à sa propre classe, à sa propre nation, à sa propre langue : nous parlons tous la même langue, et pourtant je ne vous comprends pas… Devenir étranger à soi-même, et à sa propre langue et nation, n’est-ce pas le propre du philosophe et de la philosophie, leur “style”, ce qu’on appelle un charabia philosophique ? Bref, la philosophie se reterritorialise trois fois, une fois dans le passé sur les Grecs, une fois dans le présent, une fois sur l’avenir sur le nouveau peuple et la nouvelle terre.
— Gilles Deleuze & Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?
Gilles Deleuze offre ici un des meilleurs aperçus des enjeux de la pensée de l’exil. Il en extrait les deux axes de coordonnées que sont l’espace et le temps. La philosophie deleuzienne est au moins fascinante pour son articulation toujours dynamique de l’espace et du temps, dans la préhension des plis et des vitesses infinis, et leur cristallisation dans des lignes, des plans qui traversent le chaos. L’évènement n’est jamais un point extrinsèque, que l’on peut comprendre ou conceptualiser en dehors de ses coordonnées. Mais, il n’est pas non plus la jonction scientifique d’un ensemble causal, il n’est pas le résultat d’une histoire. Le devenir, le mouvement nécessaire, le déplacement constant du temps et de l’espace, permettent de saisir l’évènement comme concept, car le devenir est le concept même. L’évènement comme devenir échappe à l’histoire car il porte l’infini, par là même il n’est pas manifestation de la vérité, mais extension du devenir.
La pensée de l’exil repose explicitement sur les prémices de Deleuze d’une dynamique constante et nécessaire de deterritorialisation/reterritorialisation, sur l’impossibilité d’être “chez soi”, d’habiter le foyer d’où nous parviennent les accents de la mélopée familière du verbe de nos ancêtres. La philosophie semble être ici l’élaboration de cette mésentente, de notre malentendu ontologique avec le monde. La tragédie du langage est tout aussi bien celle de l’identité et du Même, elle est celle de la dénomination qui dérobe l’expérience authentique au monde. Mais Deleuze n’a que faire de l’authenticité, car celle-ci brise le mouvement en revenant à l’aube de l’expérience – ce n’est qu’une reterritorialisation parmi d’autres. Or, la philosophie permet de se projeter sur des lignes, de concevoir l’infini et de construire des concepts – sans jamais se poser un instant. Au fil de l’évènement, l’étranger toujours répété, nous cherchons l’autochtone, l’habitant – mais l’évènement lui-même ne renferme aucun horizon et nous invite à voir plus loin que ce qui devient familier. L’exil est cette transition des territorialisations, incommensurable en ce qu’il ressent l’infini, à la recherche de nouveaux territoires, de nos devenirs-révolutionnaires.