But you, children of space, you restless in rest, you shall not be trapped nor tamed.
Your house shall be not an anchor but a mast.
It shall not be a glistening film that covers a wound, but an eyelid that guards the eye.
You shall not fold your wings that you may pass through doors, nor bend your heads that they strike not against a ceiling, nor fear to breathe lest walls should crack and fall down.
You shall not dwell in tombs made by the dead for the living.
And though of magnificence and splendour, your house shall not hold your secret nor shelter your longing.For that which is boundless in you abides in the mansion of the sky, whose door is the morning mist, and whose windows are the songs and the silences of night.
—Khalil Gibran, The Prophet (“On Houses”)
Lire le Prophète de Gibran est une expérience poétique remarquable dont l’écho résonne longtemps sur les parois sensibles de l’esprit. Il se manifeste aujourd’hui au détour d’un regard posé sur l’horizon, le constat de son irréparable immensité, à la fois inconnu et familier. Fils de la terre et fils du vent, Gibran dépeint la ligne sensible qui découpe nos expériences du chaos. L’harmonie fictive du sujet tend à oblitérer ses expériences infinies, la continuité du je ombrage la complexité toujours différente du rapport de soi au monde, un rapport qu’on ne peut envisager sans des coordonnées de temps et de lieux, sans la mesure des vitesses et des intensités. Chaque point, chaque évènement contient un potentiel illimité de choix, de devenirs.
Gibran quitte le Liban en 1895 à l’âge de 12 ans pour New York puis Boston, il y retourne trois ans plus tard pour y poursuivre ses études ; il deviendra le poète de son école. Il ne retourne à Boston qu’en 1902, avec déjà quelques peintures et manuscrits dans ses valises. De 1908 à 1910, après quelques expositions à Boston, Gibran s’envole pour Paris. Il revient à Boston puis s’installe à New York. Alors que la plupart de ses oeuvres étaient écrites en arabe ou en syrien, Gibran se tourne ensuite vers l’anglais après 1918 avec la publication du Fou.
Il n’est point mention d’exil dans Le Prophète, mais ce recueil de 26 essais poétiques forme un essai sur l’usage du monde. L’envoûtement de la parole, Gibran en a pesé chaque mot, se mêle avec l’abîme des pensées où les paradoxes de la prophétie ne se déploient que pour en souligner la secrète unité. Loin d’une contemplation du présent, le texte invite à se projeter dans le devenir, à faire grandir ses yeux à l’ombre d’une sagesse silencieuse. Le prophète de Gibran se dit au tout début du texte, chercheur de silence. Ces mêmes silences qui ne sont couverts que par les mots trop forts des bavardages vulgaires. Car, comme la joie est la tristesse sans masque, la parole n’est que le silence trahi par l’angoisse, mais c’est elle qui permet d’apprivoiser les non-dits, le tragique de l’existence.
Dans le passage sur les Maisons, soit sur l’attachement et l’enracinement, le Prophète termine sa prose par cet éloge aux enfants de l’espace, dont le foyer est constamment ouvert aux quatre vents. Trois mots suffisent à caractériser la philosophie de l’exil -restless in rest – soit l’agitation dans le repos, l’inquiétude dans la quiétude, le mouvement dans l’immobilité. Mais rest désigne en anglais plus que la tranquillité du corps ou de l’âme, il est le silence du solfège, la pause de la musique, la césure du vers. Il est la respiration, le soupir, dans la suspension de l’agitation, il tend à laisser entier la dynamique du mouvement. C’est dans ces interstices que se dévoile la pensée de l’exil, dans la respiration du poème, le prise de souffle du jazzman, la main suspendue de l’artiste. Ce sont les points de rencontres de l’infini et du singulier, le frémissement des feuilles qui précède la brise – l’onde de choc de l’évènement. L’exil est donc ce sommeil agité, cette intranquilité qui jamais ne nous quitte, l’instant précaire et inconfortable, le doute qui se laisse bruyamment recouvrir par des réponses définitives. You shall not be trapped nor tamed - vous ne serez pas piégés ni domptés. C’est dans ce doute que repose fragile la liberté, à la merci de la facilité du discours, du confort du foyer. On mesure alors le prix de l’inconfort du silence, c’est le prix de l’affranchissement de l’irréparable. You should not dwell in the tombs made by the dead for the living - vous ne devrez pas demeurer dans des tombes faites par les morts pour les vivants. Le passé, le temps, la mémoire sont autant de tisons brulants qu’il faut refroidir et apprivoiser. Car du retour, il ne peut être question ; et la terre natale vers laquelle se dirige le Prophète symbolise la mort. L’infini en nous repose dans le palais du ciel, dont la porte est la brume matinale, et dont les fenêtres sont les chants et les silences de la nuit.
Ainsi donc fils et filles de l’espace, c’est aux nuits que chacun est abandonné ; qu’il préserve les lambeaux de silence arrachés au tumulte du monde. C’est dans ces secondes d’exil que le Prophète murmure doucement à l’oreille sa prose silencieuse.
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(1) Le Prophète est une oeuvre à lire préférablement en anglais. C’est écrit dans une langue magnifique (et donc difficile à traduire) ; l’usage de l’anglais, et non de l’arabe ou du français, fut un choix important de l’auteur. Le texte original est disponible gratuitement sur la toile.
(2) Gibran a également cette phrase magnifique dans Sable et Écume (Sand and Foam, 1926) qui sera rendue célèbre par John Lennon – ‘Half of what I say is meaningless, but I say it so that the other half may reach you’
But you, children of space, you restless in rest, you shall not be trapped nor tamed.
Nous sommes du même avis … ;-)
mais sur quoi ?