nous avons inventé l’idée de “but” : dans la réalité le “but” manque… - exil, innocence et tragique de l’existence chez nietzsche
9 mars 08 par anarkali
- figures de l’exil chez nietzsche -
exil et ontologie (I) | exil, innocence et tragique de l’existence (II) | exil et probité (III)
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La lutte entre l’instinct de conservation qui nous rattache à la terre ferme et la situation d’exil ontologique qui rompt à chaque fois les ponts, est celle de l’esprit dont Nietzsche évalue constamment le degré de liberté et de force. « Dans ce monde débarrassé de Dieu et de ses idoles morales, l’homme est maintenant solitaire et sans maître. Personne moins que Nietzsche, et il se distingue par là des romantiques, n’a laissé croire qu’une telle liberté pouvait être facile (1)». Le tragique de l’existence, l’absurde en quelque sorte, est bien que cette liberté toujours questionne les raisons de sa nécessité et cherche à s’enchaîner à quelque morale, à contraindre cette nécessité en la rendant contingente d’un autre idéal, d’une essence quelconque qui la précèderait.
L’innocence du devenir, dès qu’on y consent, figure le maximum de liberté. [...] La pensée profonde de Nietzsche est que la nécessité des phénomènes, si elle est absolue, sans fissures, n’implique aucune sorte de contrainte. L’adhésion totale à une nécessité totale, telle est sa définition paradoxale de la liberté.(2)
Mais, il ne faut jamais perdre de vue que cette nécessité n’obéit nullement à une loi, qu’elle ne renvoie jamais à un unique, à une source. Cette nécessité est celle de l’exil en tant qu’elle nous renvoie toujours face à l’irréductibilité du multiple:
Que signifie « innocence » ? Quand Nietzsche dénonce notre déplorable manie d’accuser, de chercher des responsables hors de nous ou même en nous, il fonde sa critique sur cinq raisons, dont la première est que « rien n’existe en dehors du tout ». Mais la dernière, plus profonde, est que « il n’y a pas de tout » : « il faut émietter l’univers, perdre le respect du tout ». L’innocence est la vérité du multiple.(3)
Innocence signifie donc rendre l’homme à lui-même, y cesser de voir quelque produit, ou quelque outil. Il s’agit bien ici de dédiviniser la nature et de renaturaliser l’homme (4), de reformuler une cosmodicée radicale. Le premier temps de l’exil est de larguer les amarres, de s’échapper du port: il est temps d’accepter que cette innocence implique d’abord le renoncement aux buts et aux vérités. Comme le dit Nietzsche de lui-même:
« vouloir » quelque chose, « aspirer » à quelque chose, avoir en vue un « but », un « désir » - tout cela je ne le connais pas par expérience. En même moment encore je jette un regard sur mon avenir - un avenir lointain! - comme on regarde la mer calme: nul désir n’en agite la surface. Je ne souhaiterais nullement que les choses fussent autrement : moi-même, je ne veux pas changer… Mais c’est ainsi que j’ai toujours vécu. (5)
Le vouloir intentionnel trahit la Volonté de Puissance: en la canalisant, en la dirigeant, il en limite le caractère débordant et multiple. Surtout il se confronte à l’innocence du devenir en rendant l’homme responsable, il brise le continuum qu’est la dérive, en présupposant causes et effets à l’exil. C’est là l’un des grands arguments de Nietzsche contre la raison, la fable de la liberté intelligible. En voulant rendre l’homme autonome par le pouvoir de la raison, l’Aufklärung n’a fait que confirmer l’emprise d’un idéal rationnel, qui replace l’oeil inquisiteur d’une hétéronomie en chacun de nous:
Personne n’est responsable de ses actes; personne ne l’est de son être; juger a la même valeur qu’être injuste. Cela est vrai aussi lorsque l’individu se juge lui-même. Cette proposition est aussi claire que la lumière du soleil, et cependant tout homme aime mieux alors retourner aux ténèbres et à l’erreur - par crainte des conséquences. (6)
On comprend mieux ici le sens de l’adhésion totale à la nécessité, celle-ci renferme le déploiement entier de la Volonté de Puissance. Créer l’illusion que l’un maîtrise ses jugements et ses désirs est en soi-même un acte nihiliste puisque c’est déjà contrarier l’innocence de ceux-ci, leur caractère chaotique et multiple, notamment en voulant réduire les luttes de pulsions à de simples arbitrages rationnels (7). C’est là toute la différence entre l’exil et le voyage - ou désir d’exil : l’exil est premier, il ne définit, ni ne tend vers, aucun but. Le voyage vient ensuite, il est mise en forme de cet exil. Le voyageur est donc un exilé d’un genre particulier, il en est le versant affirmatif. Car en rompant avec la métaphysique, l’esprit s’affranchit du besoin de certitude - qui n’est pas le besoin de savoir - et s’émancipent ainsi de la loi du Même.
Tout un chacun se retrouve désormais renvoyé au caractère unique et irremplaçable de son existence comme à ce qui le distingue des autres. Pour arriver à vivre cette distinction, il faut s’abstraire de l’évidence d’une identité qui serait le propre de tous - l’humanité, la raison, la conscience morale - pour s’intéresser aux différences qui ont lieu entre nous. (8)
S’émanciper de l’identique - ou affirmer le multiple - revient à abolir les horizons de croyance commune, les vérités collectives. C’est en cela que l’individu ne peut se fondre dans le groupe. La nouvelle de la mort de Dieu n’est pas encore parvenue aux hommes parce qu’elle « n’est jamais présente à un moment chronologique de l’histoire, elle advient sans cesse à travers l’émancipation des esprits, dans les dérives qu’occasionne toute affirmation d’une différence individuelle (9)». Il n’y a pas de rupture historique où l’ensemble de la métaphysique s’écroule d’un coup de marteau. L’exil ontologique implique que « Dieu demeure mort » (10), que soit retiré toute idée d’origine, que sans cesse l’esprit se défasse de toute téléologie
Personne n’est responsable du fait que l’homme existe, qu’il est conformé de telle ou telle façon, qu’il se trouve dans telles conditions, dans tel milieu. La fatalité de son être n’est pas à séparer de la fatalité de tout ce qui fut et de tout ce qui sera. L’homme n’est pas la conséquence d’une intention propre, d’une volonté, d’un but ; avec lui on ne fait pas d’essai pour atteindre un « idéal d’humanité », un « idéal de bonheur », ou bien un « idéal de moralité », - il est absurde de vouloir faire dévier son être vers un but quelconque. Nous avons inventé l’idée de « but » : dans la réalité le « but » manque… (11)
Retirer à l’homme tout idéal annule tout horizon, l’instinct de savoir se retrouve ainsi confronté à lui-même. Au lieu de se tourner vers la connaissance et la science toujours plus grande des hommes et du monde, il doit désormais s’orienter vers l’intérieur, vers une plus grande probité.
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figures de l’exil chez nietzsche (I) : exil et ontologie
figures de l’exil chez nietzsche (II) : exil, innocence et tragique de l’existence
figures de l’exil chez nietzsche (III) : exil et probité
figures de l’exil chez nietzsche (IV) : exil, solitude et voyage
figures de l’exil chez nietzsche (V) : exil et amor fati
figures de l’exil chez nietzsche (VI) : les esprits libres
figures de l’exil chez nietzsche (VII) : dépassement de l’exil
figures de l’exil chez nietzsche (VIII) : conclusion ; exil et nomadisation
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(1) Albert Camus, L’homme révolté, in Essais, p. 479-480
(2) Albert Camus, op. cit, p. 482
(3) Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie, p. 26
(4) cf. Nietzsche, Le Gai Savoir, § 109
(5) Nietzsche, Ecce Homo, Pourquoi je suis si malin, § 9
(6) Nietzsche, Humain, trop humain, § 39
(7) cf. Nietzsche, Humain, trop humain, § 106: [...] on devrait pouvoir calculer d’avance chaque action, si l’on était omniscient, et de même chaque progrès de la connaissance, chaque erreur, chaque méchanceté. L’homme agissant lui-même est, il est vrai, dans l’illusion du libre-arbitre; si à un instant la roue du monde s’arrêtait et qu’il y eût là une intelligence calculatrice omnisciente pour mettre à profit cette pause, elle pourrait continuer à calculer l’avenir de chaque être jusqu’aux temps les plus éloignés et marquer chaque trace où cette roue passera désormais. L’illusion sur soi-même de l’homme agissant, la conviction de son libre-arbitre, appartient également à ce mécanisme, qui est objet de calcul.
(8) Antonia Birnbaum, Nietzsche : les aventures de l’héroïsme, pp. 67-68
(9) Antonia Birnbaum, op. cit., p. 139
(10) Nietzsche, Le Gai Savoir, §125
(11) Nietzsche, Le Crépuscule des Idoles, Les Quatre Grandes Erreurs, § 8