“le” chemin, en effet ; cela n’existe pas ! - exil et probité chez nietzsche
19 mars 08 par anarkali
- figures de l’exil chez nietzsche -
exil, innocence et tragique de l’existence (II) | exil et probité (III) | exil, solitude et voyage (IV)
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L’exil ontologique, défini jusqu’à maintenant comme le déracinement de toute métaphysique, ne pourrait être complet sans que l’individu lui-même ne soit en perpétuel exil de lui-même. S’il n’y a pas de vérité au-dehors, il n’y en a pas non plus en-dedans: la critique radicale du sujet prévient toute constitution d’espaces saufs sur lesquels reposer. Il n’y a pas de telle chose qu’une chose en soi, tel est le sens de la probité nietzschéenne. Le sujet grammatical, de même que le sujet logique ou rationnel, ne sont que des illusions qui masquent la lutte incessante des pulsions. Le mouvement nécessaire empêche toute certitude ; c’est une ruse de l’esprit, une perversion, que de vouloir faire des semblables un identique: « ce ”je pense” présuppose que je compare mon état du moment à d’autres états que je connais en moi pour établir ainsi ce qu’il est». (1)
Cette remise en question permanente du sujet appelle la méthode généalogique nietzschéenne qu’il faut non seulement étrenner avec le monde mais aussi et surtout avec soi-même: « Lorsqu’on est arrivé à se trouver soi-même, il faut s’entendre à se perdre de temps en temps - pour se retrouver ensuite: en admettant, bien entendu que l’on soit un penseur. Car il est préjudiciable à celui-ci d’être toujours lié à une seule et même personne ». (2)
Avancer dans « la connaissance de soi » n’est possible que si l’on ne cherche plus à s’identifier à un idéal général, si l’on ne se mesure plus à un devoir-être posé comme étant valable dans tous les cas. Se connaître soi-même exige donc d’abord de percevoir l’inadéquation du soi à toute identité stable. Nous cessons d’être soumis à l’opinion là où nous cessons de comprendre « nos » actions comme des cas subsumés sous une loi absolue, ordonnés à un idéal dicté par le passé. Nous passons hors du « on » en considérant nos actions comme des faits à chaque fois singuliers, ne pouvant se comparer, n’attestant d’aucune régularité. (3)
Cette méthode du perspectivisme radical envers soi-même rentre sans cesse en contradiction avec son objet: l’instinct de connaissance, la tension vers le vrai, le stable, l’un. C’est bien cette tension que traduit l’exil, que cet exil soit sur un océan ou dans un labyrinthe sans issue.
La recherche de la vérité ne peut avoir de sens que méthodo-génétique. Aussi l’homme labyrinthique cherche-t-il en lui-même un inventeur de méthode (son Ariane) et une généalogie (ce qu’il aimerait nous dire). [...] Le fil du labyrinthe projeté par l’homme est seul radicalement légitime, car il est la méthode de découverte à l’intérieur du labyrinthe. Quant à l’exposé de la découverte, il ne peut être que fallacieux, car il s’ordonne selon un idéal d’exposé (la logique). Pour chercher et découvrir, la méthode est essentielle : elle permet de créer, mais encore faut-il elle même la créer. La difficulté est grande, car la méthode s’avère menteuse si elle régit a priori la forme qu’elle prendra : aucune méthode a priori n’est valable ni pour créer ni pour former. Les méthodes viennent à la fin: après l’errance, mais celle-ci ne s’achève guère. (4)
Comprendre l’exil comme une méthode serait donc en-soi un contre-sens, car c’est dans cet exil, singulier, qui n’est un que dans le multiple, que gît la méthode qui ne se dévoile qu’en cours de chemin. La connaissance qui erre ne dispose de rien pour mesurer, sauf peut-être ses refus. Si elle s’aide de principes et de règles, c’est toujours sans les prendre pour acquis. Rien ne peut prédire la route, aucun instrument d’aucune science ne peut légitimement en tracer les aléas, en délimiter l’improvisation. C’est donc à tâtons, sans boussole, que le mouvement se produit, dans l’erreur qui s’ignore encore: « La science définit la « vérité », mais c’est plutôt l’homme qui se définit au moyen d’erreurs : l’homme ne découvre pas la « vérité » celle-ci n’existe pas mais elle est créée par l’homme (5) ». La connaissance n’obéit à aucun repère préalable, elle « ne s’acquiert plus en triomphant de l’erreur ; errer revient à ”essayer, accepter provisoirement” (6) ». L’esprit ne doit pas trouver dans la précarité sa satisfaction car ce serait là trahir le sens de ce mouvement même :
Ne pas rester lié à sa propre rupture, à cette voluptueuse distance et étrangeté de l’oiseau qui s’enfuit toujours plus haut pour voir toujours plus au-dessous de lui: - le danger de la créature ailée. Ne pas rester lié à nos propres vertus et devenir, comme totalité, victime de quelqu’une de nos particularités, par exemple de notre « hospitalité » : ce qui est le danger des dangers pour les âmes riches de nature élevée, prodigues d’eux-mêmes, presque indifférentes envers elle-mêmes, et qui poussent la vertu de libéralité jusqu’au vice. On doit savoir se préserver : la plus forte mise à l’épreuve de l’indépendance. (7)
Ne pas être hospitalier à soi-même, car l’esprit est trop longtemps resté engourdi sur la terre en admirant l’horizon. Au moment où l’exil commence, toute idée de foyer s’évapore. « Alors commencent le temps des réprouvés, la quête exténuante des justifications, la nostalgie sans but, ”la question la plus douloureuse, la plus déchirante, celle du coeur qui se demande : où pourrais-je me sentir chez moi ?” (8)». Pour parler comme Deleuze, la perspective n’est constituée que de lignes de fuites. « Errer consiste à se défaire de l’obligation de l’identique: on prend les choses pour autre chose qu’elles-mêmes pour s’aviser ensuite des différences que leur semblant produit. [...] L’errance n’aboutit pas au néant, elle n’aboutit pas ». (9)
Ainsi, au contraire du voyage d’Ulysse, l’exil prive de toute possibilité de retour, elle rompt avec l’idée d’un salut quelconque, d’une émancipation ou même d’une bouée arrimée à un point : « Le devenir seul importe et son innocence ». (10)
Si le devenir trace le cercle de la nécessité, l’homme est absolument libre comme puissance d’interprétation, comme évaluateur suprême des morales et des valeurs. Nietzsche dit-il autre chose en affirmant qu’« en l’homme s’unissent créature et créateur : en l’homme il y a de la matière, du fragment, de la profusion, de la glaise, de la boue, de l’absurdité, du chaos ; mais en l’homme, il y a aussi du créateur, du sculpteur, de la dureté du marteau, de la divinité spectatrice et du septième jour : - comprenez-vous cette opposition ? » (11)
L’homme exilé n’est pas l’homme impuissant et passif, ce n’est pas le dernier homme, ni celui du nihilisme réactif. Il est ce Janus étrange, qui ne se modèle que par l’intensité qui traverse ses pulsions et ses instincts : l’exil ontologique ne dit rien sur la qualité de cet exil. C’est bien là où Nietzsche rend ses armes à l’homme, où il s’arrête devant toute définition de ce qu’est la dérive parfaite. Il ne peut qu’inciter les hommes à s’engager sur un chemin de l’exil, à sortir du port pour embarquer, à s’échapper des carcans de la terre ferme, à l’esprit de pesanteur.
Malheureux aussi ceux dont le destin est d’attendre, ils me répugnent, tous ces gabelous, boutiquiers, rois et autres factionnaires ou laisser-pour-compte. En vérité, moi aussi, j’ai appris à attendre, mais à n’attendre que moi-même. Et surtout j’ai appris à me tenir d’aplomb, à marcher, à courir, à sauter, à grimper, à danser. [...] J’ai pris bien des routes et bien des moyens pour accéder à ma vérité, j’ai usé de plus d’une échelle pour parvenir à la hauteur d’où mon regard parcourt mes lointains espaces. C’est toujours à contrecoeur que j’ai demandé mon chemin, j’y ai toujours répugné. Je préfère interroger les chemins eux-mêmes, et les essayer. Essayer et interroger - c’est ma façon d’avancer, et en vérité il faut aussi apprendre à répondre à de pareilles questions. C’est là mon goût. Ce goût n’est ni bon ni mauvais, c’est mon goût; je n’en ai pas honte et n’en fais pas mystère. Voilà - c’est là mon chemin; - et vous, où est le vôtre? C’est ce que je réponds à ceux qui me demandent « le chemin ». Le chemin, en effet - cela n’existe pas! (12)
La méthode généalogique ne vise pas un discours de vérité, mais invite chacun à découvrir sa vérité, ses goûts, à former ses jugements. C’est bien l’infini liberté que recouvre l’exil ontologique que de pouvoir évaluer cette liberté, sans demander ni rendre de comptes.
Je passe parmi les hommes comme parmi des fragments d’avenir - de cet avenir dont j’ai la vision. Et tout mon rêve et tout mon effort, c’est de réunir et d’assembler en un tout ce qui n’est que débris, énigmes et horribles hasards. Et comment supporterais-je d’être homme, si l’homme n’était aussi poète et déchiffreur d’énigmes et rédempteur de hasard ? (13)
Cette double définition de l’homme est également celle de son exil, car ce dernier ouvre la possibilité de son dépassement. C’est d’ailleurs tout le sens de la philosophie affirmative nietzschéenne, que cet exil soit un voyage, que cette tension engendrée par le mouvement permanent puisse trouver un exutoire. Que l’homme ne soit plus exilé mais s’exile.
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figures de l’exil chez nietzsche (I) : exil et ontologie
figures de l’exil chez nietzsche (II) : exil, innocence et tragique de l’existence
figures de l’exil chez nietzsche (III) : exil et probité
figures de l’exil chez nietzsche (IV) : exil, solitude et voyage
figures de l’exil chez nietzsche (V) : exil et amor fati
figures de l’exil chez nietzsche (VI) : les esprits libres
figures de l’exil chez nietzsche (VII) : dépassement de l’exil
figures de l’exil chez nietzsche (VIII) : conclusion ; exil et nomadisation
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(1) Nietzsche, Par-delà bien et mal, §16. À rapprocher de l’aphorisme 114 du Gai Savoir
(2) Nietzsche, Humain, trop humain, II, Le voyageur et son ombre, § 306
(3) Antonia Birnbaum, Nietzsche : les aventures de l’héroïsme, p. 88
(4) Angèle Kremer-Marietti, L’homme labyrinthique, p. 12-13
(5) Ibid., p. 234
(6) Antonia Birnbaum, op. cit., p. 140
(7) Nietzsche, Par-delà bien et mal, §41
(8) Albert Camus, L’homme révolté, in Essais, p. 480
(9) Antonia Birnbaum, op. cit., p. 144
(10) Angèle Kremer-Marietti, op. cit., p. 68
(11) Nietzsche, Par-delà Bien et Mal, §225
(12) Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, III, De l’esprit de pesanteur - cf. Le Gai Savoir, §120: « c’est de ton but, de ton horizon, de tes pulsions, de tes erreurs et en particulier des idéaux et des fantasmes de ton âme que dépend la détermination de ce que doit signifier la santé même pour ton corps. »
(13) Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, II, De la rédemption
Sou tambem um admirador da filosofia de Nieztzsche, que existem tantos outros admiradores.