Intrigue et exil étaient deux choses intimement mêlées pour les Anciens. Sénèque en fit l’amère expérience en étant relégué de Rome en 41 par l’empereur Claude sur injonction de sa femme Messaline, sous prétexte d’adultère avec Julia Livilla, sœur d’Agrippine. Il y sera finalement rappelé en 49 par cette même Agrippine, devenue entre-temps la quatrième femme de l’empereur Claude (qui avait succédé à Caligula, frère d’Agrippine) pour être le précepteur de son fils Néron. Mais la proximité du pouvoir fut son bourreau, et sans qu’aucune preuve ne fut jamais apportée, Sénèque se trouva pris dans la conjuration de Pison contre l’empereur Néron et fut condamner à mourir en 65.
Il écrira ses Consolations pendant son exil corse, exposant sa philosophie stoïcienne en face de sujets tels que l’exil, la mort, et la souffrance. Dans la première de celle-ci, adressée à sa mère Helvia, Sénèque décrit l’exil comme partie du mouvement et du déplacement humain au même titre que l’émigration ou le voyage qui fait que beaucoup partagent les traits de l’exilé. Cette définition a minima de l’exil en recouvre une dimension essentielle : celle du mouvement dont il faut s’accommoder. Si il est un point que Sénèque nous rappelle constamment, c’est de ne pas se perdre dans la nostalgie de la terre perdue, ni de croire que chaque lieu puisse être un foyer potentiel.
Maintenant que nous avons écarté le jugement du plus grand nombre, qui se laisse influencer par les apparences et qui est prêt à croire n’importe quoi, examinons ce qu’est l’exil. Eh bien ! c’est un changement de lieu.
— Sénèque, Consolations à Helvia, ma mère, VI, 1
Sénèque écarte d’abord le jugement de la majorité, qui juge l’exil comme une situation “sinistre et détestable”, pour faire la démonstration des principes stoïciens de sagesse et de détachement. Ainsi, à ceux qui lui disent qu’être privé de sa patrie est chose bien pénible, il rétorque qu’il suffit de constater combien sont nombreux ceux qui délaissent leur terre natale pour trouver gloire ou richesse, pour remplir les obligations d’une charge publique, pour servir une amitié ou un goût pour les vices. L’exilé trouve donc souvent douceur dans sa nouvelle situation.
De plus, la mobilité de l’homme est insatiable, et il est bien délicat de parler de l’essence d’un peuple tant les guerres, colonisations et exodes furent incessants.
Tu auras peine à trouver une seule terre qui soit jusqu’à maintenant habitée par sa population d’origine : ce ne sont que métissages et greffes successives. Les populations se sont succédées les unes aux autres ; tel a convoité ce que tel autre a dédaigné ; tel fut chassé de l’endroit d’où il avait expulsé tel autre. Telle est la volonté du destin : que rien ne bénéficie d’une Fortune éternellement stable. (VII, 10)
L’exilé est donc un grain de sable dans l’immense mouvement de population que provoque le destin des peuples ; il ne saurait trouver en sa peine une saveur particulière ou une douleur singulière. En outre, la tristesse ne saurait sourdre de ce déplacement, car si l’exilé est détaché de ses biens, il emporte avec lui ses biens le plus précieux : ses vertus. La hauteur d’âme est indifférente à la nature du sol foulé.
[...] il a été, dis-je, voulu que seules nos possessions sans valeur soient à la merci d’autrui. Tout ce que l’homme possède de meilleur échappe à toute emprise humaine et ne peut être ni donné, ni volé. (VIII, 3, 4)
Si les biens et les possessions matérielles sont à la merci du destin, elle ne sauraient constituées le niveau le plus élevé d’accomplissement. La contemplation des desseins célestes ne dépend pas du lieu ou de l’ancrage de l’individu. L’exil répond donc des circonstances et de la fortune, il ne se décide point plus qu’il ne s’accepte et même se désire.
Ainsi, plein d’entrain et la tête haute, hâtons-nous d’un pas alerte là où nous portent les circonstances, parcourons tous les pays du monde ! Il ne saurait y avoir d’exil sous le firmament car rien n’y est étranger à l’homme. (VIII, 5)
Sénèque dégage une philosophie positive de l’exil : le déracinement nous détache des considérations matérielles et engage notre âme à la contemplation du commun sous tous les cieux. Le dénuement nous ouvre les yeux sur la nécessité et la contemplation permet l’appréciation de la liberté de l’âme, détachée de toute entrave. Dans une image proche de Gibran, Sénèque célèbre l’insaisissabilité de l’âme, s’élevant toujours plus haut vers les cieux.
elle [l'âme] ne peut jamais être exilée car elle est libre, apparentée aux dieux et participe de l’infini dans l’espace et dans le temps ; sa pensée en effet parcourt la totalité du ciel, elle se déploie dans la totalité du passé et du futur. Ce misérable corps, prison et chaîne de l’âme, est malmené de-ci de-là ; c’est sur lui que pèsent les châtiments, les agressions, les maladies. Mais ce qui est certain, c’est que l’âme est, quant à elle, sacrée et éternelle et que nul ne peut mettre la main sur elle. (XI, 7)
La position stoïque d’acceptation du destin comme signe de liberté me semble éminemment proche de Nietzsche et de l’idée d’amor fati. Sans vouloir faire de comparaison anachronique, remarquons que ces deux courants dépassent la simple acceptation des circonstances (résignation, réaction) pour l’adhésion à leur nécessité, elle-même condition d’une liberté intangible. Et cette liberté n’a rien à voir avec la capacité physique de déplacement, mais la liberté d’évaluation et de jugement qu’elle soit contemplative pour Sénèque, ou affirmative-formative de valeurs pour Nietzsche. Sénèque adresse un réquisitoire contre ceux qui veulent voir la fatalité dans l’exil ; la liberté n’est point là où on l’attend.
À la différence de l’exil tel que rendu par Ovide ou se mêlent un désespoir tragique et la mélancolie inconsolable de Rome, Sénèque fait preuve presque de pragmatisme en évaluant les avantages et inconvénients, en dégageant les traits de l’exil qui en font une expérience de liberté. De manière fondamentale, c’est dans l’évaluation de l’exil que repose sa nature, non dans sa fatalité.
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(1) Image extraite des Chroniques de Nuremberg, incunable de 1493 rédigé par Hartmann Schledel, se voulant une histoire illustrée du monde.