ô solitude, solitude ma patrie ! - exil, solitude et voyage chez nietzsche
23 mars 08 par anarkali
- figures de l’exil chez nietzsche -
exil et probité (III) | exil, solitude et voyage (IV) | exil et amor fati (V)
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C’est tout le sens de la philosophie nietzschéenne, de son écriture, de son ton et de ses développements, que de provoquer, de pousser à la réflexion, au mouvement. Si Nietzsche produit une critique radicale des balourds, de l’esprit de pesanteur, c’est pour mieux célébrer l’élévation, la légèreté, la danse du philosophe. Le sens de l’affirmation nietzschéenne repose dans les multiples invitations au voyage que l’oeuvre égrène, et qui s’incarne dans le périple prophétique de Zarathoustra. Car sur la qualité de cet exil, Nietzsche le veut le plus haut, avec une intensité toujours nouvelle. Comme l’a affirmé Deleuze, Nietzsche est un philosophe de la pensée nomade, qui s’enrichit des contrées traversées sans jamais pouvoir se sédentariser dans aucun habitat: pour beaucoup un cinquième évangéliste (1) annonciateur de la bonne nouvelle qui n’a pas encore atteint le commun des mortels. Quel serait sinon le sens de ce nous de nombreux aphorismes ? Pourquoi cette interpellation ?
[...] parce que nous sentons dans l’appel de la liberté l’instinct le plus prononcé de notre esprit et qu’en opposition avec les intelligences liées et enracinées nous voyons presque notre idéal dans une espèce de nomadisme intellectuel - pour me servir d’une expression modeste et presque dénigrante. (2)
Puisque nous sommes tous propulsés sur l’océan infini, il s’agit désormais pour le philosophe de se faire voyageur. Le trait le plus saillant de cet instinct est de s’extirper du troupeau, d’affirmer sa singularité, sa valeur. La vie sage et tranquille du penseur - du chinois de Königsberg - n’est pas celle de ces philosophes voulus par Nietzsche :
La sagesse: pour le peuple, cela semble être une espèce de fuite, un moyen dangereux, mais le véritable philosophe - à ce qu’il nous semble, mes amis? - vit de manière « non-philosophique » et « non-sage », et surtout imprudente, et il ressent le fardeau et le devoir de cent tentatives et tentations de vie: - il se risque constamment, il joue le jeu dangereux. (3)
Il est clair que cette bravoure est bien plus celle de l’esprit que celle du corps. Le risque permanent implique de se détacher de tous les préjugés et de toute morale, de regarder le devenir en face.
Il n’y a d’autre voie pour Nietzsche que la solitude. L’exil exige un détachement radical de tout groupe et de toute société, car la croyance en les autres n’est finalement qu’une sorte de pitié à leur égard ou le respect d’une morale surannée : « Qui s’écarte de la tradition est victime de l’exception; qui reste dans la tradition en est l’esclave. C’est toujours à sa perte qu’on s’achemine dans les deux cas ». (4) La morale forte et chevaleresque qu’admire Nietzsche est bien celle des héros solitaires : les apôtres sont à Nietzsche bien plus suspects que le Christ. Tel est le message que délivre Zarathoustra:
Je m’en vais seul à présent, mes disciples. Vous aussi, allez-vous-en loin d’ici et partez seuls. Telle est ma volonté. En vérité, c’est moi qui vous le conseille : éloignez-vous de moi et défendez-vous contre Zarathoustra. Et encore mieux, ayez honte de lui. Peut-être vous a-t-il trompés. [...] Vous dites que vous croyez en Zarathoustra ? Mais qu’importe Zarathoustra ? Vous croyez en moi ? Mais qu’importent tous les croyants ! Vous ne vous étiez pas encore cherchée quand vous m’avez trouvé. Ainsi font tous les croyants, c’est pourquoi toute croyance importe si peu. Maintenant, je vous ordonne de me perdre et de vous trouver ; et quand vous m’aurez tous renié, alors seulement je reviendrai parmi vous. (5)
La solitude est donc le passage obligé vers une plus grande connaissance de soi, un prélude nécessaire à l’élévation. Elle est consubstantielle de l’homme qui s’exile du monde et des autres, en ce sens qu’il sera toujours étranger. Il n’y a plus alors de terre accueillante ou de foyer pour l’esprit libre:
Ô solitude, solitude ma patrie! J’ai trop longtemps vécu à l’étranger, en étranger pour ne pas te revenir avec larmes. [...] Ô Zarathoustra, je sais tout, et que tu t’es senti plus abandonné, toi l’unique, dans la multitude, que tu ne fus jamais auprès de moi. Une chose est l’abandon, une autre est la solitude; voilà ce que tu as appris maintenant, et que chez les hommes tu te sentiras toujours un étranger, un barbare: - étranger et barbare même quand ils t’aimeront; car ce qu’ils veulent avant tout, c’est qu’on les ménage! (6)
Ainsi est l’exilé, éternel étranger parmi les hommes. Mais ce dénuement est justement sa richesse, car elle assure sa liberté à l’esprit. Cependant, l’exil implique la nostalgie de l’impossible retour :
Hélas ! Où pourrais-je encore monter dans ma nostalgie ? Du haut de tous les sommets je cherche du regard le pays de mes pères et de mes mères. Mais je n’ai trouvé de patrie nulle part, je ne suis jamais qu’un passant dans toutes les villes, et en partance sur tous les seuils. Ils me sont étrangers, ils me sont une dérision, ces hommes d’à présent vers qui mon coeur, naguère, m’appelait, et je suis banni de toutes les patries des pays des pères et des mères. Je n’aimerai donc plus que le pays de mes enfants, l’île inconnue au coeur des mers lointaines ; c’est sur elle que je mettrai le cap, sans me lasser. Le réparerai dans la personne de mes enfants le fait d’avoir été l’enfant de mes pères ; et je dédommagerai tout l’avenir - de ce présent. (7)
Nietzsche dessine ici une destination au voyage du philosophe, le lointain espoir que le futur réalisera ses promesses, que enfin le devenir ne soit plus lesté par le passé. Le passé doit s’excuser d’être passé, il doit cesser de se figer et contraindre le futur. (8) Mais, cette ambitieuse vision se paie du bannissement de la terre ; le présent n’est plus désormais que cette maison d’un instant dont l’on arpente le seuil sans répit:
Que se passe-t-il quand l’habiter devient l’hétérogène des locataires, de leur peu d’identité et de leur peu de qualités ? [...] ce sont de mauvais habitants qui préféreront toujours leurs enjeux, mêmes dérisoires à ceux de la communauté de l’être-ensemble des mortels ; de mauvais habitants qui, au ménagement et à l’aménagement, préfèrent de toute évidence le déménagement. (9)
Le dé-ménagement qu’implique la solitude est à la fois la gaieté d’esprit du mouvement et du devenir en même temps que nostalgie et souffrance. La vie ne peut se défaire de la perte, de l’abandon de ce qui devient immédiatement passé. Le philosophe court donc d’illusion en illusion, de masque en masque, son instinct de connaissance toujours contrarié par le nouveau. La vie n’est pas une maison patiemment construite de briques de connaissances pour abriter l’esprit arrivé à maturité. Tout savoir acquis n’est qu’une illusion que l’affirmation de la vie chaotique contredit, mais c’est une illusion nécessaire : « l’instinct de la connaissance, parvenu à ses limites, se retourne contre lui-même pour en venir à la critique du savoir. La connaissance au service de la vie la meilleure. On doit vouloir même l’illusion - c’est là qu’est le tragique ». (10) L’esprit est non-seulement en-dehors ou au-dessus du commun, il est aussi seul face à lui-même. Sloterdijk livre une des interprétations les plus profondes du paradoxe qu’est cette solitude idiosyncratique:
Le cinquième « Évangile » part d’une oeuvre de destruction des illusions à laquelle il n’existe pas de parallèle. Il respecte la norme du Gai Savoir, qui est en réalité le savoir le plus désespéré qu’on ait jamais lancé; il suppose un niveau de désenchantement qui descend à des profondeurs quasi suicidaires. Il correspond à peu près à une mort endogène par déception. Nietzsche n’a jamais douté du fait qu’il existait un lien de production indissoluble entre son dépérissement chronique et sa lucidité sans précédent sur les choses psychologiques et métaphysiques. Sa propre existence était pour lui « l’expérimentation du découvrant », il considérait ses souffrances comme les traites de ses découvertes. Et plus il remboursait, plus ses visions et ses états l’éloignaient des communautés humaines existantes. Il dérivait de plus en plus loin, vers une situation d’externalité inexorable par rapport aux conventions mensongères de la société. Il regardait en prenant toujours plus de distance les idoles du peuple, du marché et de la caverne. Avec son mythe privé des hyperboréens (11), il décrivait son séjour dans le froid comme un exil joyeux et volontaire. Il n’avait pas le droit de croire qu’il y détenait un point de départ partagé avec des lecteurs contemporains. Il lui était encore moins permis de supposer qu’il pourrait trouver des disciples qui apprendraient leurs leçons dans des conditions analogues. De là la référence obstinée de Nietzsche à sa fatale solitude; de là le regard sur le monde comme « une porte donnant sur mille déserts, vides et froids » (12)
La fatale solitude de Nietzsche n’est point misanthropie ; seulement, la croyance que nous sommes semblables est le début d’une morale humaniste, d’une égalitarisation de statuts intrinsèquement uniques et hiérarchiques. Elle est le signe d’une décadence que l’homme du devenir doit fuir:
« Car chez nous, la solitude est une vertu, en tant qu’inclination et penchant sublime à la propreté, qui devine l’inévitable malpropreté nécessairement attachée à tout contact des être humains - « en société » -. Toute communauté rend, d’une manière ou d’une autre, en un lieu ou un autre, à un moment ou un autre - « commun ». (13)
Nietzsche reproche à l’homme son hypocrisie, sa volonté d’être identique aux autres, de se croire un individu de droits égaux, de refuser d’affirmer sa singularité pleine et entière - en quelque sorte, de ne pas être le héros de son existence, en nier la souffrance pour préférer le confort du dernier homme. Car la vie ne peut s’aliéner ni à une morale, ni à une science, elle ne peut être dans le nihilisme passif ; elle a besoin de la pensée pour s’affirmer. Comme le remarque Deleuze : « penser signifierait ceci : découvrir, inventer de nouvelles possibilités de vie» (14) :
Ce que ces vies ont de surprenant, c’est que deux instincts ennemis, qui tirent dans des sens opposés, semblent être forcés de marcher sous le même joug : l’instinct qui tend à la connaissance est contraint sans cesse à abandonner le sol où l’homme a coutume de vivre et à se lancer dans l’incertain, et l’instinct qui veut la vie se voit forcé de chercher sans cesse à tâtons un nouveau lieu où s’établir. (15)
Vouloir l’illusion, chercher à tâtons un nouveau lieu où s’établir, Nietzsche a affirmé très tôt dans son oeuvre ce qui le poursuivra sans cesse tout au long de son oeuvre. Le caractère irréductible de la lutte des instincts nous pousse non seulement à l’isolement mais bien plus à l’acceptation de celui-ci, à s’élever au-dessus de cette lutte, et en affirmer le caractère nécessaire. Alors l’homme aimera son destin, joie et souffrance - amor fati.
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figures de l’exil chez nietzsche (I) : exil et ontologie
figures de l’exil chez nietzsche (II) : exil, innocence et tragique de l’existence
figures de l’exil chez nietzsche (III) : exil et probité
figures de l’exil chez nietzsche (IV) : exil, solitude et voyage
figures de l’exil chez nietzsche (V) : exil et amor fati
figures de l’exil chez nietzsche (VI) : les esprits libres
figures de l’exil chez nietzsche (VII) : dépassement de l’exil
figures de l’exil chez nietzsche (VIII) : conclusion ; exil et nomadisation
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(1) En plus de Peter Sloterdijk, cf. Eric Blondel, Nietzsche, le Cinquième Évangile, Paris, Bergers & Mages, 1980.
(2) Nietzsche, Humain, trop humain, II, Opinions et sentence mêlées, §211
(3) Nietzsche, Par-delà bien et mal, § 205
(4) Nietzsche, Humain, trop humain, I, § 552
(5) Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, I, De la vertu qui donne, § 3
(6) Ibid., III, le retour au pays
(7) Ibid., II, du pays de la culture
(8) cf. le thème de l’Éternel Retour (VII)
(9) Jean Borreil, La raison nomade, p. 85
(10) Nietzsche, Le livre du philosophe, § 37
(11) Nietzsche, L’Antéchrist, § 1
(12) Peter Sloterdijk, La compétition des bonnes nouvelles – Nietzsche évangéliste, p. 50
(13) Nietzsche, Par-delà Bien et Mal, § 284
(14) Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie, p. 114 - (Deleuze souligne)
(15) Nietzsche, La philosophie à l’époque de la tragédie grecque, cité dans Deleuze, Nietzsche et la philosophie, pp 114-115