je vais faire en sorte que tu sois libre d’être libre
27 mars 08 par anarkali
Si j’emploie le mot “libéral”, c’est d’abord parce que cette pratique gouvernementale qui est en train de se mettre en place ne se contente pas de respecter telle ou telle liberté, de garantir telle ou telle liberté. Plus profondément, elle est consommatrice de liberté. Elle est consommatrice de liberté dans la mesure où elle ne peut fonctionner que dans la mesure où il y a effectivement un certain nombre de libertés : liberté du marché, liberté du vendeur et de l’acheteur, libre exercice du droit de propriété, liberté de discussion, éventuellement liberté d’expression, etc. La nouvelle raison gouvernementale a donc besoin de liberté, le nouvel art gouvernemental consomme de la liberté. Consomme de la liberté, c’est-à-dire qu’il est bien obligé d’en produire. Il est bien obligé d’en produire, il est bien obligé de l’organiser. Le nouvel art gouvernemental va donc se présenter comme gestionnaire de la liberté, non pas au sens de l’impératif : “sois libre”, avec la contradiction immédiate que cet impératif peut porter. Ce n’est pas le “sois libre” que formule le libéralisme. Le libéralisme formule ceci, simplement : je vais te produire de quoi être libre. Je vais faire en sorte que tu sois libre d’être libre. Et du même coup, si ce libéralisme n’est pas tellement l’impératif de la liberté que la gestion et l’organisation des conditions auxquelles on peut être libre, vous voyez bien que s’instaure, au coeur même de cette pratique libérale, un rapport problématique, toujours différent, toujours mobile entre la production de la liberté et cela même qui, en le produisant, risque de la limiter et de la détruire. Le libéralisme, au sens où je l’entends, ce libéralisme qu’on peut caractériser comme le nouvel art de gouverner formé au XVIIIe siècle, implique en son coeur un rapport de production/destruction avec la liberté. Il faut d’une main produire la liberté, mais ce geste même implique que, de l’autre, on établisse des limitations, des contrôles, des coercitions, des obligations appuyées sur des menaces, etc.
— Michel Foucault, Naissance de la biopolitque, p. 65
Il faisait bon d’être au Collège de France ce 24 janvier 1979 ; Michel Foucault y exposait tranquillement le libéralisme, ses contradictions et son dilemme essentiel de liberté/sécurité. Et par là, de nous épargner de longues heures où quelques professeurs avachis déblatèrent de leur voix suave et mielleuse des grossièretés qui s’insinuent dans nos cerveaux endormis.
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Pour une excellente analyse du “tournant libéral” de Michel Foucault, et du rôle qu’il accorde à l’économie politique dans la gouvernementalité libérale telle qu’exposée dans Sécurité, territoire, population et Naissance de la biopolitique, on peut lire cet article de Jean-Yves Grenier et André Orléan, paru dans Les Annales, de novembre 2007.