Car, si les pensées honnêtes reviennent immanquablement à une pure et simple répétition, soit de ce qui est clairement accessible, soit des formes catégorielles de la conscience, en revanche la pensée qui renonce à la clarification totale de sa genèse logique, au nom de la relation qu’elle entend entretenir avec son objet, nous laisse toujours un peu sur notre faim. Elle rompt la promesse qui se trouve posée avec la forme du jugement lui-même. Mais cette insuffisance ressemble à la ligne de la vie, qui suit son cours de façon oblique et contournée, décevante par rapport à ses prémisses et qui pourtant, dans ce tracé qui est le sien justement, dans la mesure où elle est toujours moins ce qu’elle devrait être, est encore susceptible dans le cadre des conditions données actuellement de représenter ce que serait une existence non réglementée. Si la vie était l’accomplissement rectiligne de sa vocation, elle la manquerait par là même. Celui qui mourrait avec, dans sa vieillesse, la conscience de s’être acquitté pour ainsi dire d’une réussite à laquelle il ne manquerait rien, serait au fond de lui-même comme un enfant modèle qui, avec son cartable invisible sur le dos, est toujours passé en classe supérieure, sans la moindre lacune. Et pourtant, toute pensée qui ne reste pas une pensée vaine porte la marque d’une impossibilité de se légitimer complètement, tout comme nous savons dans nos rêves qu’il y a des heures de mathématiques que nous avons manquées pour faire la grasse matinée et qui ne se rattraperont jamais. La pensée attend qu’un jour le souvenir de ce qui a été manqué vienne la tirer du sommeil et la transforme en leçon philosophique.
— Theodor W. Adorno, Minima Moralia, §50
Peut-être aimerait-on tous avoir des grasses matinées aussi fécondes que Theodor ; néanmoins, il semble qu’il apporte là un argument décisif : l’intention ne doit pas être le paramètre du résultat. De même qu’il faut laisser à la pensée le champ libre de l’imperfection. Au sens où la pensée agit dans l’interstice de l’objet et du sujet ; de leur non-congruence. La vie est certes décevante par rapport à ses prémisses, mais elle est aussi plus riche et épaisse. Dans ces quelques secondes où un soupir de désabusement nous échappe, reviendra cette ligne où la vocation ne s’accomplit que par mégarde, dans les plis infinis que nous traversons. Faudra-t-il encore justifier longtemps le potentiel philosophique des grasses matinées ? Puis-je citer Adorno à mon employeur ? Ce sont dans ces moments non-utiles et non-marchands que se déploient sous l’ombre familière de l’oreiller nos intuitions les plus foudroyantes.