j’enseigne aux hommes un vouloir nouveau - exil et amor fati chez nietzsche
30 mars 08 par anarkali
- figures de l’exil chez nietzsche -
exil, solitude et voyage (IV) | exil et amor fati (V) | les esprits libres (VI)
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L’enseignement des vertus de la solitude chez Nietzsche s’accompagne de l’amour de cette solitude. Il s’agit désormais, après avoir rompu les amarres, d’apprécier la navigation, de la vouloir ; c’est le sens de la vie qui s’affirme elle-même dans son devenir. Si la figure de l’esprit libre s’affirme de plus en plus chez Nietzsche à partir du Gai Savoir, Nietzsche entend bien le guider vers un ailleurs, l’inciter à s’élever au-dessus de toute pesanteur, se départir du scepticisme et du désespoir de la condition d’exilé, de la nostalgie : « j’enseigne aux hommes un vouloir nouveau : vouloir consciemment la route que l’homme a parcourue en aveugle, la juger bonne et ne plus s’en écarter furtivement, comme font les malades et les moribonds (1)». On retrouve ici la tension nietzschéenne entre l’innocence du devenir, l’illusion du libre-arbitre, et le vouloir conscient, la force évaluatrice et interprétative toujours autonome, entre le crépuscule de la métaphysique et les conditions d’affirmation d’un nouveau but, d’une nouvelle volonté. C’est à ce dilemme que se heurte Camus :
Si le destin n’est pas orienté par une valeur supérieure, si le hasard est roi, voici la marche dans les ténèbres, l’affreuse liberté de l’aveugle. Au terme de la plus grande libération, Nietzsche choisit donc la plus grande dépendance. « Si nous ne faisons pas de la mort de Dieu un grand renoncement et une perpétuelle victoire sur nous-mêmes, nous aurons à payer pour cette perte. » Autrement dit, avec Nietzsche, la révolte débouche sur l’ascèse. (2)
Le sentiment de l’absurde de Camus provient de l’absence de Dieu, de l’obscurité du hasard de son existence : « La vie ne pose pas la question à laquelle s’attend l’homme qui pense. De ce décalage naît le sentiment d’être ”étranger” (3)». Pour Nietzsche, la seule ascèse de l’homme libre est sa probité, qui est la garante de cette liberté, qui la fonde et la maintient. Camus préfère la révolte à ce qu’il perçoit comme un nihilisme stérile. Il oublie le projet affirmatif nietzschéen pour n’en retenir la critique de toute téléologie. Il en reste pour ainsi dire à l’exil ontologique, négatif, sans s’engager dans le deuxième temps de l’exil volontaire et affirmatif. Camus cherche trop à arrimer une téléologie au coup de marteau, à le transformer en outil pour, en intention. Or dès Humain, trop humain, Nietzsche ne fait pas mystère de ses intentions:
Le voyageur - Celui qui veut seulement, dans une certaine mesure, arriver à la liberté de la raison n’a pas le droit pendant longtemps de se sentir sur terre autrement qu’en voyageur, - et non pas même pour un voyage vers un but dernier ; car il n’y en point. [...] Il faut qu’il y ait toujours en lui quelque chose du voyageur, qui trouve son plaisir au changement et au passage. [...] Nés des mystères du matin, ils songent à ce qui peut donner au jour, entre le dixième et le douzième coup de cloche un visage si pur, si pénétré de lumière, si joyeux de clarté, - ils cherchent la philosophie d’avant-midi. (4)
Se révolter contre son destin serait pour Nietzsche un contre-sens malheureux, car ce serait oublier que l’homme n’habite la terre qu’en exilé, qu’il n’a pas prise sur l’espace, ni sur le temps.
Le mouvement projette l’homme dans une altérité constante, se figer en une identité, même négative, c’est se rêver un foyer et une Ithaque ; c’est dépasser l’illusion pour le tangible, la morale - ce serait succomber au nihilisme dont Nietzsche nous met constamment en garde - :
Ceux qui prétendent défendre la valeur absolue des choses ne font que reconduire le passé, le « traîner un peu plus loin à travers le temps ». Plus encore, ils ne vivent même pas au présent, tant ce passé les domine. Ainsi, la connaissance de soi-même s’engage dans une rupture avec cette surdétermination venue du passé. [...] Pour s’émanciper des sentences morales, il faut se désintéresser de son identité : seuls ceux qui se considèrent comme inconnu pourront se découvrir comme différents de ce qu’ils étaient jusqu’alors. (5)
L’amour du destin, où comment aimer la perpétuelle découverte de soi, accepter « cette interminable nomadisation sur place dans laquelle il y a toujours quelque chose à voler, à prendre, c’est-a-dire à apprendre, c’est-à-dire à traduire et à transcrire pour son compte (6)». Le mouvement est un enrichissement toujours potentiel, il est aussi toujours l’abandon de l’autre que nous étions la seconde précédente. Comme Nietzsche semble le suggérer à plusieurs reprises, le monde ne crée pas éternellement du nouveau (7), c’est donc que toute addition requiert soustraction, toute création exige la destruction (8). Mais du conflit émerge l’excès ; la violence et la destruction ne tendent pas vers le néant en ce qu’elles suppléent l’altération du présent, « relance l’activité inventive du devenir (9) ». Le devenir suggère la destruction du même pour l’autre, le renoncement de l’un pour le pluriel. De plus, si ce monde n’est fondé que sur le coup de dés de l’enfant, et que sa combinaison est nécessaire - soit complète et inaltérable -, il ne peut y avoir de manque, tout est pure contingence de ce Hasard, « nul n’y commande, nul n’y obéit, nul n’y transgresse (10)». L’homme est donc fondamentalement ouverture au monde - il n’est pas d’esprit libre par nature.
la liberté des « esprits libres » se révèle dénuée de toute propriété, de toute caractéristique qui permettrait de la définir, elle ne désigne que l’épreuve singulière de la non-évidence du commun : l’épreuve toujours à recommencer de la séparation et de la fragmentation qui constitue la vie collective à partir de son indétermination même. Le type « libre esprit » est sans limite, mais désigne l’altération possible de ce qu’il y a d’arbitraire dans ce qui nous est déjà donné comme universel. C’est cette altération qui transforme quelqu’un en un libre esprit, et c’est à travers elle que s’actualise l’héroïsme de l’émancipation. Un libre esprit n’est pas un héros, il le devient. L’héroïsme émancipateur ne circonscrit ni ne qualifie ceux qui sont libres, mais désigne l’excès impropre de la contingence plurielle sur l’identique comme le lieu même de toute liberté singulière. (11)
Émancipation est ici à prendre dans un sens non-téléologique, elle n’est pas émancipation vers, mais émancipation de ; elle est le trait de l’homme qui s’exile, qui en affirmant sa condition d’exilé, gagne sa liberté d’esprit en éprouvant l’altération du même, non comme une défaite, mais une victoire. Une prémisse de l’amor fati (12) comme joie de l’impitoyable destin qui toujours nous transforme, et du même coup, nous libère de l’identique pour le singulier pluriel qu’est le devenir.
Cette joie est donc celle des récipiendaires du message nietzschéen, des esprits libres et des nouveaux philosophes qu’il appelle de ses voeux. Ce sont eux les hérauts héroïques qui transfigureront cette liberté en grandeur, qui des tréfonds solitaires en extirperont la noblesse et tendront vers des cimes encore jamais atteintes - du crépuscule à l’aurore :
En effet, nous, philosophes et « esprits libres », nous sentons, à la nouvelle que le « vieux dieu » est « mort », comme baignés par les rayons d’une nouvelle aurore ; notre coeur en déborde de reconnaissance, d’étonnement, de pressentiment, d’attente, - l’horizon nous semble enfin redevenu libre, même s’il n’est pas limpide, nos navires peuvent de nouveau courir les mers, courir à la rencontre de tous les dangers, toutes les entreprises risquées de l’homme de connaissance sont de nouveau permises, la mer, notre mer, nous offre de nouveau son grand large, peut-être n’y eut-il jamais encore pareil « grand large ». (13)
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figures de l’exil chez nietzsche (I) : exil et ontologie
figures de l’exil chez nietzsche (II) : exil, innocence et tragique de l’existence
figures de l’exil chez nietzsche (III) : exil et probité
figures de l’exil chez nietzsche (IV) : exil, solitude et voyage
figures de l’exil chez nietzsche (V) : exil et amor fati
figures de l’exil chez nietzsche (VI) : les esprits libres
figures de l’exil chez nietzsche (VII) : dépassement de l’exil
figures de l’exil chez nietzsche (VIII) : conclusion ; exil et nomadisation
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(1) Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, I, de ceux de l’autre monde
(2) Albert Camus, L’homme révolté, in Essais, p. 480-481
(3) Pierre Boudot, Nietzsche et l’au-delà de la liberté ; pp. 65-66
(4) Nietzsche, Humain, trop humain, I, § 638
(5) Antonia Birnbaum, Nietzsche, les aventures de l’héroïsme, pp. 89-90
(6) Jean Borreil, La raison nomade, p. 35
(7) cf. notamment, Le Gai Savoir, §109
(8) cf. infra
(9) Antonia Birnbaum, op. cit., p. 179
(10) Nietzsche, Le Gai Savoir, § 109
(11) Antonia Birnbaum, op. cit., p. 179 - (nous soulignons)
(12) Ce terme est étroitement lié à la pensée de l’Éternel Retour
(13) Nietzsche, Le Gai Savoir, § 343