Ce qui est mis en scène pour un observateur l’est en vue d’obtenir un consensus. C’est aussi et précisément la culture du conflit propre à la démocratie qui se laisse porter par ces attentes. Les conflits prennent alors une connotation d’évènements désagréables, inconvenants et temporaires. Cela est d’autant plus vrai, depuis que les conflits sont autorisés et institutionnalisés dans le cadre de l’opposition politique, en particulier en ce qui concerne les conflits intra-organisationnels (et surtout internes aux partis). On attend des organisations, puisqu’elles le peuvent, qu’elles parlent d’une seule voix. Mais dans le même temps, les mass media ont une prédilection pour les conflits, quels que soient ceux sur lesquels ils tombent. Il en résulte, ici encore, une construction d’ensemble très peu réaliste : la présentation incessante de conflits dans un contexte d’attente de consensus oriente l’observation vers l’opposition consensus/dissension et fait oublier que le système politique a la possibilité, fonctionnellement, de faire usage de la force en cas d’absence de consensus, afin de disposer toujours d’un moyen de prendre des décisions engageant la collectivité. L’opinion publique favorise ainsi un glissement des oppositions : consensus/dissension et non plus consensus/force. Autrement dit, elle favorise le schéma d’observation consensus/dissension et occulte, avec la “tache aveugle” que comporte ce schéma, l’objet ultime de la politique : le fait de disposer légitiment de la force de l’État. On devine que de nombreuses décisions (positives ou négatives) qui auraient été possible en soi, sont ainsi éliminées par simple suggestion. Mais il se crée peut-être ainsi un répertoire de décisions possibles qui peut être actualisé en cas de crise.
— Niklas Luhmann, L’opinion publique
Jürgen Habermas, mon meilleur ennemi, n’a pas l’air fondamentalement nerveux de prime abord. On pourrait même dire que c’est un homme calme, posé, respectueux du débat et de la conversation de comptoir. Pas le genre à lancer son verre de pastis au visage à l’homme qui ne partagerait pas sa pragmatique universelle. La critique doit être constructive, ou elle n’est pas ; l’intersubjectivité accepte même celle du mépris. L’homme du monde vécu, reclus dans son château, est à la critique (Habermas est estampillé “théorie critique 2.0″… c’est sûr que c’est plus vendeur que “éthique de la discussion”) ce qu’un missile Patriot est au cul irakien (ou afghan) : un suppositoire géant. Difficile de s’en défaire, et il vous poursuit jusque dans les chiottes, à la Vladimir P., célèbre métaphoriste moscovite. Mais je m’écarte du sujet, alors que pour reprendre les termes de M. Michel Debré, “Ce n’est pas en s’écartant du sujet qu’on va repeupler la France.”
Les ennemis de mes ennemis sont mes amis, et vu ce que Luhmann et Habermas s’envoient dans la gueule (j’avoue ici la portée limitée du public potentiellement sensible à ce débat, mais j’avais envie de tuer quelqu’un), je comprenais bien que la théorie des systèmes ne pouvait qu’emmerder profondément Haby, et qu’en plus, si on considère la communication comme cybernétique et différenciée en sous-systèmes, là, Jürgen devient tout rouge, comme une tomate de Francfort. Mais revenons-en au paragraphe sus-cité.
Sans faire une exégèse de Luhmann, que je viens à peine de découvrir, ni de son débat avec Habermas, que je viens à peine de digérer, les deux se réclament certainement de l’héritage de Max Weber. Seulement, le caractère éminemment plurivoque de l’oeuvre de Big Max (à ne pas confondre avec Mad Max) permet à chacun de prendre des lectures différentes, sans qu’il y ait distorsion. La théorie de Luhmann repose sur le constat que Weber fait dans sa Considérations Intermédiaires au sein de la Sociologies des religions, c’est là qu’il remarque la progressive différenciation des sphères du social, que chacune adopte des rationalités et un langage qui lui est propre. Pour Luhmann, c’est la lame de fond qui alimente le procès de différenciation des sous-systèmes et leur cloisonnement respectif qui repose sur la technicisation du langage propre à chaque sphère, un codage idiosyncratique qui prévient toute inter-communicabilité entre les systèmes. Évidemment, je schématise, mais on voit bien comment cela est insupportable pour Habermas, qui fonde la construction de sa théorie sur l’intersubjectivité langagière propre à la pragmatique universelle, qui permet une rationalisation communicationnelle des arguments dans le cadre d’une délibération procédurale.
Pour Habermas, la force, l’argument de la raison d’État, est ce qui stoppe la discussion, ce qui enfreint la délibération. Mais que dit Weber dans cette Considération Intermédiaire, il dit que dans ce processus de différenciation, la politique se règle finalement sur la “pragmatique objective de la raison d’État” de sorte que “le recours à la violence nue des moyens de coercition en direction de l’extérieur, mais également vers l’intérieur, est au principe de tout groupement politique”. Il est probable que Luhmann pense à cette phrase quand il écrit ce paragraphe. On peut penser qu’il adhère à l’idée de Weber que la sphère politique, ou le système politique, repose sur l’emploi légitime de la force, de cette violence nue, qui fonde presque ontologiquement la politique (vous imaginez bien que cela a fait bondir Hannah Arendt, peut-être bondit-elle toujours, qui sait…). C’est seulement par l’effet des mass media, qui forme un sous-système en couplage structurel avec celui de la politique, que se déplace les oppositions : de consensus/force à consensus/dissension. Il est vrai qu’alors une éthique de la discussion devient imaginable, mais c’est toujours dans l’ombre du recours potentiel à la force, à l’argument d’autorité, à la raison d’État. Car je donne raison à Luhmann que les médias ont cette fonction contradictoire de rechercher le conflit tout en exigeant le consensus – que trop souvent est occultée la “tache aveugle” qu’est le recours à la violence. L’observation de l’actualité suffit amplement à confirmer cette prémisse.
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Niklas Luhmann, “L’opinion publique”, in Politix, vol. 14, num. 55, 2001
Ce qui est mis en scène pour un observateur l’est en vue d’obtenir un consensus. C’est aussi et précisément la culture du conflit propre à la démocratie qui se laisse porter par ces attentes. Les conflits prennent alors une connotation d’évènements désagréables, inconvenants et temporaires. Cela est d’autant plus vrai, depuis que les conflits sont autorisés et institutionnalisés dans le cadre de l’opposition politique, en particulier en ce qui concerne les conflits intra-organisationnels (et surtout internes aux partis). On attend des organisations, puisqu’elles le peuvent, qu’elles parlent d’une seule voix. Mais dans le même temps, les mass media ont une prédilection pour les conflits, quels que soient ceux sur lesquels ils tombent. Il en résulte, ici encore, une construction d’ensemble très peu réaliste : la présentation incessante de conflits dans un contexte d’attente de consensus oriente l’observation vers l’opposition consensus/dissension et fait oublier que le système politique a la possibilité, fonctionnellement, de faire usage de la force en cas d’absence de consensus, afin de disposer toujours d’un moyen de prendre des décisions engageant la collectivité. L’opinion publique favorise ainsi un glissement des oppositions : consensus/dissension et non plus consensus/force. Autrement dit, elle favorise le schéma d’observation consensus/dissension et occulte, avec la “tache aveugle” que comporte ce schéma, l’objet ultime de la politique : le fait de disposer légitiment de la force de l’État. On devine que de nombreuses décisions (positives ou négatives) qui auraient été possible en soi, sont ainsi éliminées par simple suggestion. Mais il se crée peut-être ainsi un répertoire de décisions possibles qui peut être actualisé en cas de crise.