La survivance politique des hommes n’est pensable que sur une terre où les espaces auront ainsi été “troués” et topologiquement déformés, et où le citoyen aura su reconnaître le réfugié qu’il est lui-même.
— Giorgio Agamben, Moyens sans fins
Les élucubrations de Giorgio Agamben me laissent souvent indifférents. L’idée du camp comme “paradigme même de l’espace politique” ou comme “évènement qui marque de façon décisive l’espace politique de la modernité” me décroche à peine un sourire. Sa définition de l’état d’exception comme “ordre spatial nouveau et stable” réveille difficilement une connexion synaptique.
Toutefois, j’ai une certaine sympathie pour certains de ses développements, qui me semblent assez fertiles quand rapportés à une pensée de l’exil comme condition politique potentielle. Il a une véritable justesse de vue sur les espaces intersticiels de la “vie”, notamment le gouffre abyssal entre l’homme et le citoyen. C’est ainsi que son court chapitre sur Hannah Arendt et son essai “We, refugees” est plein d’à-propos sur cette contradiction qui veut qu’au moment qu’un individu de type lambda devrait se sentir le plus enveloppé par la couverture douce et chaude des Droits de l’Homme universels, c’est-à-dire quand son propre État lui refuse la “protection” de ceux-ci, il tombe dans un no man’s land juridique qui le met à la merci du premier boucher venu. L’identité, imparfaite mais cohérante, entre homme et citoyen fait véritablement du réfugié une condition politique limite dans un système d’État-nations. L’immigration clandestine ne pose pas un autre problème ; d’où l’idée de réhabiliter le peuple contre la nation, de faire que l’espace ne coïncide avec aucun territoire national homogène afin que nos racines ne soient plus un fondement politique, un critère de distinction entre ami et ennemi, un foyer où luisent les miroirs aux alouettes.
“Le camp est l’espace qui s’ouvre quand l’état d’exception commence à devenir la règle.” S’il me semble qu’il s’agit là de poudre aux yeux sur la véritable nature de l’état d’exception (le croisement Schmitt/Benjamin a ses limites) et que j’aimerais lui donner empiriquement tort ; les centres de rétention administratifs, les zones d’attentes aéroportuaires, et la ministérialisation du nationalisme m’incitent à chaque fois à ne pas prendre Giorgio trop à la légère et à discerner, entre deux concepts ostentatoires, quelques lueurs de discernement tragique de l’histoire contemporaine.
—
Le plan du centre de rétention de Coquelles, où on juge sur place (Pas-de-Calais, France) – cliquez pour agrandir. Observer attentivement la disposition des bâtiments où le “tribunal” est coincé entre la DST, le stand de tir et le chenil.
haut : Affiche de Mai 68 – illustration de l’idée d’un peuple (camarade) ensemble celle d’une nation (étranger).
