- figures de l’exil chez nietzsche -
les esprits libres (VI) | dépassement de l’exil (VII) | exil et nomadisation (VIII)
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La tension de l’exil trouve son exutoire pour Nietzsche dans la réalisation d’un type nouveau, d’un type qui surpasse l’idée même de « type ». Le trajet infini du voyage prend tout son sens – l’humanité délivrée de l’exil ontologique:
« l’homme est une corde tendue entre la bête et le Surhumain – une corde au-dessus d’un abîme. Danger de franchir l’abîme – danger de suivre cette route – danger de regarder en arrière – danger d’être saisi d’effroi et de s’arrêter court! La grandeur de l’Homme, c’est qu’il est un pont et non un terme; ce qu’on peut aimer chez l’Homme, c’est qu’il est transition et perdition » (1)
Le sens de l’exil ne se dévoile qu’une fois le surhomme en place, il est l’horizon que les hommes ne peuvent pas voir. Il résout la tension que constitue la face-à-face permanent avec l’abîme : le mouvement prend tout son sens au moment où il devient transition et non plus perdition. Si le surhomme est la réalisation de l’avenir, il n’en est pas le progrès : il est la téléologie enfin dévoilée de l’exil. Apparaît alors une terre qu’il peut modeler par l’instrumentalisation de la masse humaine (2). Pour Nietzsche, cela signifie la re-création du monde comme une oeuvre d’art. La transfiguration totale du monde par le Surhomme implique la fin des interprétations et des évaluations : « la transmutation ne retenant plus que l’affirmation, place au sommet de la hiérarchie la valeur de pure affirmation, celle qui, à travers ses infinies différences, procure la plus haute différenciation de la Volonté de Puissance : l’Art (3) ». Ce n’est pas un sauvetage esthétique du monde auquel Nietzsche nous invite, mais la perspective enfin rendue que la connaissance est toujours dérivée de la création artistique première du monde, d’une science soumise à l’art-adéquation de la Volonté de Puissance:
Le concept [la bonne nouvelle] est un pari sur la lointaine possibilité d’une compensation de ce type : « nous avons l’art pour que la vérité ne nous fasse pas périr » – ce qui signifie: nous avons la perspective du surhomme pour supporter l’insupportable vision de la condition humaine dévoilée. (4)
Tout au long de l’oeuvre de Nietzsche, l’art s’oppose à la science, d’abord comme illusion puérile dans Humain, Trop Humain mais de plus en plus ensuite en opposition comme illusion nécessaire, instinct d’apparence et de non-vérité. Il sert à l’exilé pour supporter le mensonge de la connaissance, refuser d’accoster aux différents ports qui se présentent à lui.
Si nous n’avions pas donné notre approbation aux arts et inventé cette espèce de culture du non-vrai; la compréhension de l’universalité du non-vrai et du mensonge que nous offrent à présent les sciences – la compréhension de l’illusion et de l’erreur comme condition connaissante et percevante -, nous seraient totalement insupportable. La probité entraînerait le dégoût et le suicide. Mais aujourd’hui, notre probité possède une contre-puissance qui nous aide à éluder de telles conséquences: l’art, entendu comme la bonne disposition envers l’apparence. [...] Nous devons de temps en temps nous reposer de nous-mêmes en jetant d’en haut un regard sur nous-mêmes, et, d’avec un éloignement artistique en riant sur nous-mêmes ou en pleurant sur nous mêmes ; nous devons découvrir le héros et de même le bouffon qui se cachent dans notre passion de connaissance, nous devons quelquefois nous réjouir de notre folie pour continuer à éprouver de la joie à notre sagesse! [...] (5)
L’art, s’il est in fine le privilège du surhomme, est toujours présent comme le contrepoids du tragique de l’existence, il est le comique du tragique, son absurde notoire. La superficialité de l’artiste passe pour de la déraison, mais pour Nietzsche, elle est une sagesse salutaire – l’homme se jouant de lui-même, le rire destructeur de la dernière croyance, celle en soi-même -: « nous aimons d’autant plus la nature que les choses s’y passent moins humainement, et l’art quand il est la fuite de l’artiste devant l’homme ou la moquerie de l’artiste envers l’homme, ou la moquerie de l’artiste envers lui-même (6) ». Sans faire oublier l’exil, il en estompe les maux, en transfigure la souffrance nécessaire. Il fait du chaos, un « chaos-mos », ce mot valise qui « en tirant dans deux directions à la fois [...] fait naître ce sens : le monde est le devenir-multiple du chaos et c’est la tâche de l’artiste d’ouvrir les yeux sur ce chaos et de le dire (7) ». Il s’agit donc pour lui de dessiner le nouvel infini, de moquer la connaissance et de renvoyer l’homme à son chaos – se faire l’avocat du diable contre la probité. De même, en renvoyant au traitement de l’apparence, l’art pousse toujours vers l’altérité, il figure ces fleurs vénéneuses baudelairiennes, la plongée au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? / Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !. -8-
Notre nouvel « infini » – Savoir jusqu’où s’étend le caractère perspectiviste de l’existence ou bien si elle a encore un autre caractère, si une existence sans interprétation, sans « sens » ne devient pas justement un « non-sens », si, d’autre part, toute existence n’est pas essentiellement interprétante – voilà qui ne peut être tranché, comme il est juste, même par l’analyse et l’examen de soi les plus acharnés et les plus minutieusement consciencieux de l’intellect: puisqu’en menant cette analyse, l’intellect humain ne peut éviter de se voir lui-même sous ses formes perpectivistes et seulement en elles. Nous ne pouvons contourner notre angle du regard : c’est une curiosité désespérée que de vouloir savoir quelles autres espèces d’intellect et de perspectives il pourrait y avoir : par exemple si d’autres êtres peuvent percevoir le temps de manière régressive ou bien de manière alternativement progressive et régressive (ce qui produirait une autre direction de vie et un autre concept de cause et d’effet). Mais je pense que du moins nous sommes loin, aujourd’hui, de la présomption ridicule considérant à décréter depuis notre angle que l’on ne peut légitimement avoir de perspective qu’à partir de cet angle-là. Le monde nous est bien plutôt devenu, une fois encore, « infini » : dans la possibilité qu’il renferme en lui des représentations infinies. Le grand frisson nous saisit une nouvelle fois – mais qui aurait donc envie de recommencer d’emblée à diviniser ce monstre de monde inconnu à la manière ancienne? Et d’adorer désormais cette chose inconnue comme « l’être inconnu »? Ah, cette chose inconnue comprend trop de possibilités, d’interprétation non divines, trop de diablerie, de sottise, de bouffonnerie d’interprétation, – notre propre interprétation humaine, trop humaine même, que nous connaissons… (9)
Le caractère interprétatif de l’existence ne peut se départir de perspectives illimitées sur le monde. L’affranchissement de la métaphysique a enfin libéré l’esprit de la cage d’acier, il s’agit désormais de ne pas se venir se recoucher à ses côtés. Il faut tendre et non plus at-tendre, être de façon permanente sur le départ puisque l’artiste « erre dans le défilé des images de soi et « squatte » tel ou tel habiter, jamais comme un bon locataire, toujours dans l’errance des personnes déplacées. Habiter en artiste n’est pas « habiter en poète », habiter en artiste est arpenter la zone d’un seuil (10) ».
Mais dans cet aphorisme, Nietzsche a l’intuition que le temps lui-même pourrait cesser d’être cette ligne qui toujours fuit et laisse derrière elle le passé. La pensée de l’Éternel Retour donne une nouvelle dimension à l’idée de l’exil, mais plus encore, une nouvelle perspective à toute idée de mouvement. Dans un suprême effort contre le nihilisme, Nietzsche veut se défaire de tout ce qui est figé, de ce qui est passé. Il veut résoudre la problématique de l’oubli et de la mémoire : « L’homme ne peut-il rien oublier ? (11) ». Comment l’exil peut-il se défaire de la nostalgie, de son versant toujours négatif, « le ressentiment du vouloir contre le temps et son ”Cela fut” (12) » ? Il faut pour cela un nouveau type de vouloir, l’amor fati, « l’acquiescement dionysiaque au monde tel qu’il est, sans rien en ôter, en excepter, en sélectionner [...], l’état le plus haut qu’un philosophe puisse atteindre : avoir envers l’existence une attitude dionysiaque (13) ». Il s’agit de revenir ici à l’innocence du devenir dans sa plus pure expression, une volonté enfin exempte du « non » pour devenir philosophie du « oui ».
Mais qu’affirmera ce « oui » ? Ce « oui » affirmera ce contre quoi se révoltait la volonté haineuse, à savoir le temps lui-même, en tant que passé déjà écoulé et en tant qu’action de passer, en tant que passage. Il faut que la Volonté de Puissance apprenne à « vouloir en arrière », c’est-à-dire à vouloir si profondément le passé et le passage que le passage s’abolira lui-même comme n’étant que passage, se changera en continuel passage, en passage toujours présent, en Éternel Retour. (14)
Vouloir tout ce qui est passé est donc vouloir tout ce qui est figé, c’est une fois affranchi de la terre, vouloir même cette terre. « Il semble que ce soit moins pour Nietzsche une loi qu’une possibilité, une hypothèse qui permet que les contraires soient ensemble affirmés : l’opposition entre l’amour comme activité de la volonté et le destin comme détermination purement passive de ce qui est déjà accompli se trouve précisément supprimée (15) ». Il n’y a plus de nécessité pour une volonté qui affirme son propre destin, exit les contradictions propres à l’exil entre liberté et déterminisme, entre affirmatif et négatif. Le mouvement et le temps en sont transformés, cette hypothèse incite à penser qu’il y a maintenant un retour possible, une Ithaque non pas à attendre mais qu’il nous suffit d’imaginer pour conférer une nouvelle valeur à ce voyage : l’Éternel Retour du Même – le passé contenu dans le futur, le futur dans le passé:
A partir de cette poterne de l’instant une longue route, une route éternelle s’étend en arrière de nous; il y a une éternité derrière nous. [...] Tout ce qui peut arriver, entre toutes les choses, ne doit-il pas déjà être arrivé, s’être accompli, être passé? [...] Et toutes choses ne sont-elles as si solidement enchevêtrées que cet instant présent entraîne à sa suite toutes les choses futures? Et lui-même aussi par conséquent? (16)
L’Éternel Retour est donc cette pensée étrange que jamais l’exil ne s’achèvera, qu’il sera toujours répété, qu’il est lui-même contenu dans le futur – que nous fuyons plus avant pour revenir. Cela modifie la teneur même de ce voyage, il faut lui consacrer le plus grand vouloir, le vivre avec la plus grande intensité – l’aimer plein et entier – Amor fati, tel serait ainsi la devise de l’exilé :
Je veux apprendre toujours plus à voir dans la nécessité des choses le beau : je serai ainsi l’un de ceux qui embellissent les choses. Amor fati : que ce soit dorénavant mon amour ! (17)
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figures de l’exil chez nietzsche (I) : exil et ontologie
figures de l’exil chez nietzsche (II) : exil, innocence et tragique de l’existence
figures de l’exil chez nietzsche (III) : exil et probité
figures de l’exil chez nietzsche (IV) : exil, solitude et voyage
figures de l’exil chez nietzsche (V) : exil et amor fati
figures de l’exil chez nietzsche (VI) : les esprits libres
figures de l’exil chez nietzsche (VII) : dépassement de l’exil
figures de l’exil chez nietzsche (VIII) : conclusion ; exil et nomadisation
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(1) Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, § 4
(2) C’est là le sens de la « grande politique » de Nietzsche, celle-ci ne peut être le fait que du surhomme, seul capable de création civilisationnelle.
(3) Michel Haar, Nietzsche et la métaphysique, p. 52
(4) Peter Sloterdijk, op. cit., p. 53
(5) Nietzsche, Le Gai Savoir, § 107
(6) Nietzsche, Le Gai Savoir, § 379
(7) Jean Borreil, La raison nomade, p. 87 – « chaos-mos » est un terme de James Joyce dans Finnegans Wake repris par Deleuze dans Différence et Répétition.
-8- Baudelaire, Les fleurs du mal, CXXVI – le Voyage : O Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre ! / Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons ! / Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre, / Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons ! / Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte ! / Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, / Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? / Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !
(9) Nietzsche, Le Gai Savoir, § 374
(10) Jean Borreil, op. cit., p. 82
(11) Nietzsche, Le livre du philosophe, § 66
(12) Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, II, De la rédemption
(13) Nietzsche, Fragments posthumes, FP 16 [32]
(14) Michel Haar, op. cit., p. 55 – pour une présentation de l’Éternel Retour, cf. Haar, pp. 54-64 et Karl Löwith, Nietzsche: Philosophie de l’éternel retour du même
(15) Michel Haar, op. cit., p. 60
(16) Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, III, De la vision et de l’énigme, § 2
(17) Nietzsche, Le Gai Savoir, op. cit., § 276, p. 226