figures de la critique (I) - ne plus écrire que pour le dieu mort ?
21 avril 08 par anarkali
À l’époque déjà l’espoir de laisser, dans la marée montante de la barbarie quelque bouteille contenant un message n’était qu’un aimable mirage : les signes désespérés ont été engloutis par la boue de la fontaine de régénérescence et une bande d’esprits nobles et autre racaille en a fait une murale hautement artistique, mais peu coûteuse.
C’est à partir de ce moment que le progrès de la communication a pris un rythme accéléré.
Qui donc reprocherait finalement aux esprits les plus libres de ne plus écrire pour une postérité imaginaire dont la familiarité indiscrète dépasserait peut-être encore celle des contemporains, mais uniquement pour le Dieu mort ?— Theodor W. Adorno, Minima Moralia, § 133
Alors pourquoi parler de la critique aujourd’hui ? pourquoi pas, tiens ? à quoi bon ?
Mais non. Pourquoi ? Point de frivolité ni de sérieux ici. Il faut parler de la critique, il faut l’exercer ; sans jamais l’habiter, ni s’y conforter, elle doit nous être toujours dérangeante, avoir les accents dissonants d’une musique familière. Elle doit produire le dé-ménagement.
La France fait aujourd’hui des funérailles nationales à Aimé Césaire, décrétées par le même pouvoir qui affrète des charters à sens unique et qui contribue à la diffusion tant policière que médiatique d’un racisme latent, qui pare la bête d’habits républicains pour mieux cacher son hideuseté (1). On pourrait ricaner de la ruse de l’histoire qui veut que l’anti-colonialiste soit enterré avec pompes et crachats silencieux et recueillis par le racisme officiel en bannière tricolore. Il y a surtout un cynisme froid, glacial même, dans ce geste. J’aimerais être désinvolte si parfois l’inverse se produisait, et que les quelques barricades, physiques et littéraires, qui s’élèvent parfois contre la barbarie mettaient l’ordre à genoux. Mais les lacrymogènes dissolvent à chaque jour les gorges chaudes de rancoeur et de haine. Il s’agit bien de haine, la même haine que le film éponyme avait dévoilée. Et il ne s’agit plus de comprendre ou de panser quelques plaies, il faut prendre parti. Les cartes d’électeurs ne valent que comme avions en papier, les pavés sont encore des armes.
Afin que la critique demeure un instrument tactique, le grain de texte qui fasse déjouer les rouages des dispositifs en place, il faut sans cesse la revendiquer, la départir de ses apparats commerciaux et spectaculaires. Mai 68 est propice à un tel déversement, il est du rôle de la critique de prendre à revers ceux qui s’en affublent à des fins de monétarisation marchande ou symbolique.
La critique est de gauche - au sens de Deleuze (2). Une gauche qui ne peut gouverner, car une gauche qui n’est pas dans le “jeu” politique, qui ne joue pas le jeu de la politique, qui ne répond pas à l’illusio que constitue le régime parlementaire. Mais bien plus, la gauche est une perception, la gauche est un devenir.
La gauche est une perception :”être de gauche, c’est savoir que les problèmes du tiers-monde sont plus proches de nous que les problèmes de notre quartier. C’est vraiment une question de perception, c’est pas une question de belle âme, non. C’est ça d’abord être de gauche pour moi.”
La gauche est un devenir : “être de gauche, c’est ne pas cesser de devenir minoritaire. [...] La gauche, c’est l’ensemble des processus de devenir minoritaires”.
Lors d’un colloque organisé en ce début de siècle consacré à Michel Foucault, certains portaient “le deuil de l’intellectuel critique” (dixit Pierre Bourdieu), quand d’autres pointaient qu’il était un auteur “inassimilable, irrécuérable par tous ceux qui voudraient le neutraliser en annulant la portée radicalement critique de son oeuvre” (dixit Didier Éribon) (3). Je leur donne doublement raison, mais il faut abandonner la figure de l’intellectuel critique type IIIè République - internet change la donne critique, il faut savoir en user. De même, la pensée de Michel Foucault est tout à fait récupérable - par le management, la comptabilité ou les sciences de l’administration* - et, a par ailleurs été joyeusement récupérée par quelques marchands de savoir donne lieu ces dernières années à des sources de profit élargies (4), mais elle fournit toujours les outils critiques nécessaires et demeure vivante sous la patine parfois luisante du conformisme universitaire.
Le leitmotiv d’un blog ami me revient avec insistance :
Plus de critères pour juger, plus de discours légitimes à accrocher au plafond des valeurs en stuc. Les trois mamelles du consensus : addition, indifférence, redondance. Trois questions dérivées : combien ? quelle importance ? où est-ce que j’ai déjà vu ça ? Afin de conjurer la perte, les discours de la commémoration se bousculent. Ainsi “l’événement”. Plus de déchirure mais des lignes sur l’événement qui fait événement en tant que le plus événementiel. Afin de saisir ce que nous avons déjà perdu il suffit de porter le regard sur ce que l’on commémore. La chose est encore là puisqu’on écrit sur elle. Une trouée ? Produire un texte qui ne puisse être ressaisi par aucun de ses bords. Inclassable, aberrant dans sa forme, monstrueux dans ses effets.
La commémoration est un discours de l’évènement, mais elle est bien plus que ça, elle est la ré-articulation toujours contingente de la mémoire et de l’évènement présent, de l’irrémédiable et du devenir. Elle est à la rencontre de l’oubli (qui n’est pas la perte) et de l’histoire. Walter Benjamin devinait que l’érection maladive de cénotaphes après 1918 trahissait le confort faussement retrouvé après l’atroce déchirement. Les monuments à la gloire des morts ne faisaient que justifier rétrospectivement et non sans une certaine morbidité les sacrifices faits au nom d’une cause quelconque. Car si on ne peut oublier, il ne s’agit pas non plus de célébrer ; faire le deuil signifie finalement la victoire de la barbarie ou de la banalité du mal. Conjurer la perte est, en termes dialectiques, la réconciliation illusoire du positif et du négatif ; la ruse de la raison qui fait que l’histoire est écrite par les vainqueurs et que “ceux qui règnent à un moment donné sont les héritiers de tous les vainqueurs du passé” (5).
La trouée du texte critique, sa difformité et son insaisissabilité comme paramètres de sa production. Ou encore, conserver la perspective toujours oblique, se mouvoir sur la diagonale du fou. Le texte ou l’acte critique, s’il vaut par son inutilité, sa non-valeur marchande, s’il vaut justement dans le fait de ne rien vouloir qui ne soit pas lui-même, n’a rien néanmoins du linge blanc dont se parent parfois les parangons littéraires ou télévisuels. La critique pue, elle est le linge sale, la dissonance insupportable, elle force les bourgeois à se pincer le nez et se boucher les oreilles.
De dessous la terre, nous les regarderons vomir, en mémoire de ceux qui ont péri sous la torture de leurs fouets.
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(1) usage inspiré des Sonnets pour Hélène de Ronsard
(2) tel qu’il l’expose dans son abécédaire, voir le début de la vidéo 1.
(3) cités dans Marie-Christine Granjon, Penser avec Foucault, p. 6
(4) notamment la publication des cours publics au Collège de France à 25€ pièce
(5) Walter Benjamin, “Sur le concept d’histoire”, in Oeuvres III, p. 432
(*) ajout le 01/05/08
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(photo : markflemingphoto, message in a bottle toned, licence CC)
À l’époque déjà l’espoir de laisser, dans la marée montante de la barbarie quelque bouteille contenant un message n’était qu’un aimable mirage : les signes désespérés ont été engloutis par la boue de la fontaine de régénérescence et une bande d’esprits nobles et autre racaille en a fait une murale hautement artistique, mais peu coûteuse.
“De même, la pensée de Michel Foucault est tout à fait récupérable et a par ailleurs été joyeusement récupérée par quelques marchands de savoir (4)”
Je ne comprends pas bien ce que vous vous voulez dire. Est-ce que publier les cours de Foucault correspond à le récupérer et à marchander du savoir ???
Pensez vous sérieusement qu’une critique oblige qui que ce soit à se pincer les oreilles et se boucher le nez ?
Cette phrase sur la publication des cours de Foucault découle d’une incompréhension. Ces cours ont été donnés au Collège de France, institution publique et ouverte à tous sans inscription. Il me semble que leur diffusion à caractère payant, dans une édition relativement dispendieuse, va à l’encontre de l’esprit dans lequel cet enseignement avait été donné. Je défendrais que ces textes ou enregistrements auraient pu être mis à disposition gratuitement, comme c’est le cas aujourd’hui des leçons contemporaines. Néanmoins, ma formulation est trompeuse, je corrige donc.
sinon, cela se voulait une métaphore, dont chacun appréciera les conditions de possibilité,… nonobstant le fait que vous l’ayez mal recopiée.
Les cours enregistré, il me semble, peuvent être écouté :
http://www.michel-foucault-archives.org/spip.php?page=imec-inventaire&inv=FCLS&id_rubrique=15
Cependant l’accès au fond de l’IMEC n’est ni libre, ni gratuit.
(”L’esprit dans lequel cet enseignement avait été donné”. Foucault déplaça ses heures de cours pour avoir moins d’auditeur.)
Pour la deuxième remarque, j’apprécie l’impossibilité. La critique tout comme la poésie ne fait rien arriver.