Maria
Non, les hommes ne savent jamais comment il faut aimer. Rien ne les contente. Tout ce qu’ils savent, c’est rêver, imaginer de nouveaux devoirs, chercher de nouveaux pays et de nouvelles demeures. Tandis que nous, nous savons qu’il faut se dépêcher d’aimer, partager le même lit, se donner la main, craindre l’absence. Quand on aime, on ne rêve à rien.
— Albert Camus, Le malentendu, Acte I, Scène IV
Ainsi donc pour Maria, la voix de la sagesse dans le malentendu, l’augure ingénue qui prédit le malheur dans l’innocence de son amour, l’exil est masculin et le foyer féminin. Mon expérience personnelle lui donnerait raison, le sens commun ne verrait ici qu’une dichotomie grossière.
Cette réplique m’est restée néanmoins, plus pour sa typologie que pour sa sagesse. Y a-t-il deux types ? l’un voyageur, friand d’aventures et de détours pour atteindre des buts toujours évanescents et lointains ; l’autre attaché au foyer, dans la crainte de perdre ce qui est car sachant que la texture du présent est plus sensible et épaisse que les brumes hasardeuses de l’avenir. Savoir aimer serait donc aimer ce qui est, ne rien vouloir d’autre que soi-même ; le rêve ne serait qu’une élucubration aléatoire – le désir d’ailleurs couvrant mal le désamour du hic et du nunc, les seuls qui vaillent. Plutôt, l’amour de l’hypothèse n’est-il qu’une grande mystification cherchant à échapper le réel, à recouvrer le confort de la pratique discursive, du projet ; afin de remettre à plus tard l’expérience.
Il faut déjà vivre avant de projeter, il suffit d’aimer pour que le rêve s’évanouisse. Au sens des sempiternels insatisfaits et jaloux peut-être, pour qui nouveau rime avec mieux – le changement comme fin en soi… une dépendance à la rupture. Éternels infidèles à leur patrie, à leur foyer, à leurs attaches. L’horizon n’est jamais aussi lumineux que dans un voile qui en masque la ligne. Par le carreau, parfois, je ne vois rien d’autre que ce volume de temps indéterminé que je parcours solitaire – je ne sais faire que rêver, alors je rêve même le présent.
Mais Maria est cette douce sirène qui par son chant m’arrache de mon poteau enchaîné. Ne faisons-nous qu’imaginer ; et gagnés par nos songes, livrés tout entier à leurs variations infinies, nous ne cédons qu’avec réticence à la marche cadencée du quotidien. Je suis de ceux qui ne sorte du lit qu’à regrets, grimaçant et hésitant, affrontant les jours avec réserve, détestant un petit peu déjà leur trop-plein de réalité. Je demeure interdit par le fait que vivre soit chose si simple et si terrible. J’ai pourtant souffert bien plus par la pensée que par châtiment corporel ; il est donc davantage à craindre de ces minutes qui ne trouvent leur grâce que dans le léger – ô si infime – sentiment de transgression qui m’irrigue lentement. Je compte les moutons le matin pour savoir si ceux du soir ne se sont pas échappés pendant la nuit.
Peut-on accorder ces deux types ? Jan et Maria ? Moi et elle ? cet autre et celle-ci ? ou bien est-ce une ligne de fracture qui départage deux camps irréconciliables ? question puérile ; peut-être, mais qu’importe. Maria pose la question qui m’a toujours dérangé, à savoir s’il fallait se dépêcher d’aimer ou si les nouveaux devoirs, parfois factices, et les nouvelles demeures, parfois vides et lugubres, loin du “lit commun” ne donnaient pas au rêve dont ils étaient le produit un goût âpre et amer. La désillusion, ou le désenchantement, n’est pas chose aussi gratuite que l’imagination, et elle se mesure à l’aune des pertes qui s’accumulent dans ce temps ni vide ni homogène, mais plein de la fureur et du bruit qu’exclament nos volontés s’entrechoquant.
Et qu’au moment de vouloir donner la main, on ne fait que remuer l’air.
L’angoisse de l’amour est un des paradoxes de la liberté : car où y a-t-il plus de liberté ? sur nos terres fermes et fertiles ou sur nos radeaux précaires à la dérive. “Malheur si la nostalgie de la terre te saisit, comme s’il y avait eu là-bas plus de liberté, – il n’y a plus de «terre»!” Serait-ce donc ma réponse à Maria, qu’au moins nos fragiles projets valent bien autant que le confort de l’amour. Auto-justification qui cache une secrète douleur solitaire ou bien projection chaotique d’une ligne de vie dans un tumulte qui ne fait sens que dans la différenciation que je lui oppose ?
J’oscille, un pied dans chaque camp, schizophrène ; trop entouré dans le lit commun et trop seul sur la paillasse de l’exilé.
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Georges Brassens – Les Passantes (Antoine Pol/Georges Brassens) – Le Grand Échiquier (31.05.79)
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photo : (c) P. J. – sans titre