Dans le contexte qui nous préoccupe ici, il suffit de signaler l’intégration de ce mode d’observation de deuxième ordre à tous les niveaux de la société. On peut donc supposer que ce mode d’observation, très exigeant du point de vue évolutionniste, mais en même temps spécialisant et universalisant, est devenu une habitude, (habitude au sens psychique, mais aussi comme condition de l’intéligibilité de la communication) au point qu’on peut compter dessus et que l’on remarque ceux qui ne satisfont pas aux exigences corrrespondantes.
La situation est la même dans les domaines que l’on pourrait qualifier de discours intellectuel de la modernité ou de formation de formes dans le médium général de l’intelligence. Ici encore, il s’agit de descriptions de descriptions de descriptions, et d’une innovation qui tourne à la vénération du Veau d’Or, du “point aveugle”. Ce culte porte le nom de “critique”. Il exige un déplacement permanent du point aveugle, permettant de voir ce que les autres ne voient pas, cette métamorphose générale de latences en contingences, qui repousse dans l’inobservable les marches que sont le “sujet” et le “monde”. Cela aussi devient une habitude, de sorte que celui qui ne peut ou ne veut pas participer est exclu. Il lui reste alors encore l’option de la religion.
— Niklas Luhmann, L’opinion publique
Pour Luhmann et d’autres, la critique n’est que le second ordre de l’évènement, qu’elle suit comme une ombre, inutile et poisseuse, incapable de faire “arriver”. Elle est essentiellement un discours réactif, du petit égoïsme individuel dont l’orgueil commande l’activation d’instincts bileux et réactionnaires contre ce qui apparaît être le “cours des choses”. Non seulement la critique n’est que description, mais elle est en soi cybernétique ; l’évènement n’est qu’accessoire quand la critique s’exerce pour elle-même. Ce point aveugle que dénonce Luhmann n’est pas l’angle mort des réalités ou des discours dominants, il n’est pas l’envers ou l’endroit du décor, la vérité de la prose du monde. Il exige de créer des flux d’idées et de discours circulaires et auto-entretenus par le déplacement constant d’un point de vue artificiellement créé pour maintenir ces flux ; ultimement pour que le critique et son discours se maintiennent en leur état.
La critique est donc stérile, elle est la religion de la sortie de la religion, mais sa stérilité ne tient pas tant à sa qualité intrinsèque qu’à sa position fonctionnelle. La position du critique est telle qu’il doit maintenir un flot d’invectives et d’éructations qui servent autant à maintenir son statut qu’à aveugler la foule en voyant ce que les autres ne voient pas, en attirant leur attention sur le futile et le dérisoire d’épiphénomènes constituant la queue de la comète du système. La critique est donc l’inadapté sociale, elle est le pathologique ; elle est la déjection du système organique-fonctionnel.
La critique de la modernité est le symptôme nécessaire de cette modernité. En tant que discours interne, qui transforme les latences en contingences, la critique est essentiellement réification de ce qu’elle dénonce ; elle est le discours dominant sur ces réifications dont elle délimite elle-même les conditions de possibilité. En un mot, elle est auto-référentielle. Si elle est regard de second ordre sur l’évènement, c’est qu’elle est tributaire en premier ordre de sa production. Suivant un raisonnement marxiste, elle est déterminée en dernière instance par celui qui parle, d’où il parle et à quels pouvoirs il souscrit (que celui-ci soit pouvoir dominant, en devenir, résistance, etc.). Si l’on veut “construire” une situation, il faut donc scruter la topographie de la critique, en apprécier les déclivités, les promontoires des acteurs, les intonations du discours.
Le discours critique est une réification par défaut de vérités – de jeux de vérités plutôt, historiques et contingents – qui donnent en retour à ce discours une prétention à la vérité, à la contre-vérité. Il serait la vérité – dévoilement du réel, des déterminations profondes -, des vérités – tentatives d’adéquation entre l’idée et l’objet. “Ce qui est réel, c’est ce qui est utile” aurait écrit Nietzsche, la question est ici : “faut-il donner une priorité ontologique à l’évènement ? existe-t-il un évènement en dehors du discours sur cet évènement ? y a-t-il une vérité profonde de l’évènement ?” Même si l’on admet la relativité de la vérité et des discours de vérité, l’intrigue demeure entière.
À moins peut-être d’admettre au sein d’une ontologie du multiple que l’évènement charrie de multiples “vérités” que l’on considère celles-ci en termes de niveaux de perception, de sens cachés, ou d’une diversité intrinsèque de l’un et du tout. “L’un, c’est le multiple.” Mais ces vérités ne s’inscrivent pas dans le temps homogène et vide du grand continuum de l’histoire, elles s’inscrivent dans ces jeux de vérité et de pouvoir qui traversent une société.
Ainsi la critique n’est pas tant l’adoration du Veau d’Or que le fait d’observer la constitution des idoles et de l’institution symbolique de la société. Il s’agit de jouer vérité contre vérité, de mettre au jour la vérité (le principe de réalité) du pouvoir. Ce que Luhmann rappelle justement, c’est l’abcès de la critique devenant discours de pouvoir, étalon, majoritaire.
Il est illusoire pour la critique de suivre l’évènement, d’incarner un cynisme journalistique ; le temps de la critique n’est pas celui de l’évènement. Le déplacement constant, frénétique, du point aveugle n’est pas le déplacement que la critique cherche à provoquer. Mais quid de l’utilité de la critique alors ? de sa pertinence, si elle n’est que vérité parmi d’autres ? allez-vous évoquer une nécessité morale, une force éthique, une échappée esthétique ? ou est-ce la simple gratuité de l’acte qui en constitue la valeur ?
C’est là où je crois que se joue la critique, que ces questions elles-mêmes soient posées sont autant de poternes sur des chemins de fortune. Quant aux réponses, si réponse il y a, elles sont les variations de timbre que chacun donne à son rire philosophique. Elles tiennent à la force de mon égoïsme qui ne veut et ne s’élève que pour la vérité – ma vérité.
J’ai pris bien des routes et bien des moyens pour accéder à ma vérité, j’ai usé de plus d’une échelle pour parvenir à la hauteur d’où mon regard parcourt mes lointains espaces. C’est toujours à contrecoeur que j’ai demandé mon chemin, j’y ai toujours répugné. Je préfère interroger les chemins eux-mêmes, et les essayer. Essayer et interroger – c’est ma façon d’avancer, et en vérité il faut aussi apprendre à répondre à de pareilles questions. C’est là mon goût. Ce goût n’est ni bon ni mauvais, c’est mon goût; je n’en ai pas honte et n’en fais pas mystère. Voilà – c’est là mon chemin; – et vous, où est le vôtre? C’est ce que je réponds à ceux qui me demandent « le chemin ». Le chemin, en effet – cela n’existe pas.
— Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, III, de l’esprit de pesanteur

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images :
- veau d’or in “Dessine moi la bible”, Desclée de Brouwer, 2000
- Jules Joseph Lefebvre, La vérité, huile sur toile, 1870 – musée d’Orsay
- P. J. : (c) - sans titre.
textes :
Niklas Luhmann, “L’opinion publique”, in Politix, vol. 14, num. 55, 2001
voir aussi :
la “tache aveugle” – digression aléatoire sur luhmann
figures de la critique (I) : ne plus écrire que pour le dieu mort ?
Dans le contexte qui nous préoccupe ici, il suffit de signaler l’intégration de ce mode d’observation de deuxième ordre à tous les niveaux de la société. On peut donc supposer que ce mode d’observation, très exigeant du point de vue évolutionniste, mais en même temps spécialisant et universalisant, est devenu une habitude, (habitude au sens psychique, mais aussi comme condition de l’intéligibilité de la communication) au point qu’on peut compter dessus et que l’on remarque ceux qui ne satisfont pas aux exigences corrrespondantes.
“C’est là mon goût. Ce goût n’est ni bon ni mauvais, c’est mon goût”
Notre goût est une servitude.
La critique est morte depuis qu’elle est sans danger. De quand date son décès ? Par exemple, Montaigne critiquait le pouvoir en signant La Boétie. Aujoiurd’hui les critiqueurs relèvent du monde festifs : fnac, concert, université pop…
La critique est morte depuis qu’elle est sans danger ? Depuis quand ? Depuis toujours. Chaque orthodoxie développe des systèmes immunitaires contre toutes formes de mise en crise. Les “critiqueurs” relèvent aujourd’hui du monde festif ? L’immunité du “monde festif” consiste à créer des pseudo-destitutions parfaitement intégrables. Onfray en est une parmi bien d’autres. Pour cette raison, et elle seule, sa prose vaut symptôme et mérite l’attention. L’adversité d’une critique se mesure certainement à sa non intégration. Sa reconnaissance réelle, et non mondaine, implique forcément une destitution généralisée des schèmes imaginaires qui soutiennent une période. Une crise. La destitution du “monde festif” viendra du réel du monde et non de sa critique. Ce en quoi une critique portant en elle quelques dangers est toujours intempestive. Nietzsche aurait dit inactuelle, n’est-ce pas ? A moins que les deux termes se valent.
Mon attitude est contemplative… J’aime lire des critiques qui baisent et mordent, des critiques qui rendent la joie et colorent le nez, j’aime lire des critiques qui n’applaudissent les bienfaits des uns qu’en tapant sur les joues de l’autre laitier caressant, j’aime lire des critiques qui incendient les épilateurs de moquette, les rétameurs d’échos et autres acteurs du plaisir. Je n’avais pas songé à la position que vous décrivez car il est doux de prendre son insuffisance pour du nihilisme. Il est doux de se croire impuissant alors que je ne suis que mélancolique. Néanmoins une critique ne se dispute que sur une représentation et non sur le réel lui-même. (Par exemple pour certains, critiquer Monsanto est égale à de l’anti-américanisme (représentation). Par contre personne ne se disputera sur les empoisonnements au PCB commis en toute connaissance de cause par cette entreprise (réel).) C’est pourquoi au prix de risquer la connerie, j’en viens à me demander si « le critique ne montre pas ses plaies » (Nietzsche, cité par Todorov à la fin du « au péril de la littérature » je n’ai pas vérifié où Nietzsche l’écrit et dans quel contexte)). Faut-il en conclure qu’un critique prend une colique pour de la lucidité ? Qu’il dresse une église du ressentiment ? Ces questions procèdent soit de l’immunisation, soit de la simulation nihiliste, me diriez-vous.
Je conviens que le critique montre ses plaies, mais n’y a-t-il pas dans le geste de mettre en forme, ou de qualifier, cette “plaie”, un dépassement du ressentiment ? La contemplation de ce ressentiment voulu pour lui-même, telle n’est pas la critique.
Encore une fois, je ne peux pas poser de critères de la critique, seulement en recouvrer des principes efficaces au sens où la critique se pose face à une vérité effective des choses – vérité multiple qui ne distingue pas entre réel et représentation. Cette distinction n’est pas fausse, mais je la considère non-significative ou faisant sens dans la latence de l’effet. J’admets avec HBW que la critique vaut pour symptôme et par le danger qu’elle augure, donc vaut par effet, et non intrinsèquement par principe. Si le goût est mon goût et la vérité ma vérité, ce n’est pas pour une affirmation radicale et hédoniste de mon ego singulier, mais bien plus parce que ces probités sont effectives comme paramètre d’une autonomie précaire, une autonomie qui ne soit pas tributaire du ressentiment.
Je ne vois pas en quoi le monde festif est immunisé et ne concède que des pseudo-destitutions. N’est-ce pas là lui prêter une pureté authentique dans sa perpétuelle mutation alors que celle-ci s’opère en conjonction des forces qui s’opposent à lui ? J’admets qu’il y a là foyer de résistances, non-intégrables peut-être, mais il me semble que celles-ci se tournent d’abord vers la sauvegarde de lieux et de temps gérés de façon autonomes ; et non, comme le fait la critique, en s’adressant à la communauté potentielle des anonymes.