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Archive for the ‘Poésie de l’exil’ Category

I

Portes ouvertes sur les sables, portes ouvertes sur l’exil,
Les clés aux gens du phare, et l’astre roué vif sur la pierre du seuil :
Mon hôte, laissez-moi votre maison de verre sur les sables…
L’été de gypse aiguise ses fers de lance dans nos plaies,
J’élis un lieu flagrant et nul comme l’ossuaire des saisons,
Et, sur toutes grèves de ce monde, l’esprit du dieu fumant déserte sa couche d’amiante.
Les spasmes de l’éclair sont pour le ravissement des Princes en Tauride.

— Saint-John Perse, Exil, I

Voici peut-être le plus riche et profond poème qu’il soit donné de lire sur l’exil ; Saint-John Perse s’est plus que quiconque identifié à l’exilé. En habitant cette condition, il s’en est fait son interprète le plus remarquable en en extirpant la contradiction, la précarité et la beauté.

Diplomate brillant, proche collaborateur d’Aristide Briand, Alexis Léger suit une carrière remarquée au Ministère des Affaires Étrangères. Fervent partisan de la Politique des Pactes, il s’applique à maintenir la paix en contribuant au retrait des troupes françaises de la Rühr et à la conférence de Locarno en 1925. La résistance de Briand aux multiples changements de gouvernements de la IIIè République permet à Alexis Léger d’occuper un rôle proéminent dans la préservation de la paix, participant activement à la rédaction et la signature du pacte Briand-Kellog en 1928. Après la mort de Briand en 1932, il devient Secrétaire Général du Ministère, poste qu’il occupe sans discontinuité jusqu’en 1940, en poursuivant sa « pactomanie » avec différents pays pendant la décennie. Il prône la non-intervention dans la guerre d’Espagne et tente de s’opposer à Munich au démantèlement de la Tchécoslovaquie, sa véhémence auprès de Daladier à ce sujet le fait passer pour un belliciste. À la suite d’intrigues de couloir au Quai d’Orsay, il est démis de ses fonctions en 1940, il part alors pour l’Angleterre d’où il rejoint les États-Unis. À la gloire parisienne succèdent la précarité et le dénuement à New York. Il est déchu de sa nationalité française par Vichy, son appartement est pillé par la Gestapo. Ce n’est qu’en 1941 que sa situation s’améliore sensiblement grâce à l’intervention d’Archibald MacLeish, directeur de la Bibliothèque du Congrès. C’est cette même année qu’est rédigé et publié Exil, l’année où le diplomate et l’homme public Léger s’efface et rejaillit dans le poète Saint-John Perse, où finalement l’exil géographique est l’évidence d’un exil plus profond d’une vie emplie d’honneurs et de succès.

Néanmoins, le poème Exil, chant dense et complexe, écrit dans une révérence à la langue, est une introspection symbolique et fantasmagorique de l’exil. Les thèmes souvent repris sont l’errance, l’étrangeté, la mer et le sable, mais surtout la liberté et la poésie comme attributs des Princes de l’exil qui déclinent leurs odes sur ce mode hyperbolique.

Cette première strophe offre la reprise du thème du seuil d’où l’exilé commence son chemin, les portes ouvertes sont celles de l’horizon marin, de la navigation infinie. Le phare offre une figure étrange, ancré dans la terre, il résiste à la violence des éléments. Sa solidité et hauteur verticale servent de guide pourtant aux navigateurs en route ; la lumière qu’il projette éloigne des récifs. Il marque le seuil entre terre et mer, immobile dans le mouvement permanent, il est une borne de l’exil, pas d’une porte qui se mesure à l’horizon. L’hôte est une figure récurrente chez Perse, lui-même accueilli à cette époque par quelques mécènes américains, mais n’est-il pas cette personne dont les intentions ne peuvent être percées par l’exilé. Ne sommes-nous donc pas en dérangement ? L’hôte ne veut-il pas nous retenir, nous fixer ? Non que sa générosité soit factice, mais celle-ci est le trait d’une permanence du lieu, la marque que l’exilé lui, au contraire, ne peut être l’hôte, ne peut ouvrir les portes d’une maison qu’il ne voudrait pas bâtir pour lui-même, car celle-ci ne peut être qu’une « maison de verre dans les sables ». Habitat hypothétique qui laisse transparaitre les étoiles, hôtes véritables de l’exil, qu’un toît priverait la vue. Le sable comme seul paillasse, ce seuil naturel entre le mouvant et l’immobile. Néanmoins, un seuil permanent que les saisons dans leur succession toujours répétée ne peuvent informer, ni déformer. L’ossuaire des saisons signale la fin de l’abondance qu’elles procurent, des évènements sans fin dont le cycle se révèle aussi changeant que son déroulement est stable. Ce n’est que sur la grève, ce lieu non-informé, que le seuil devient ce Janus sans visage, le seuil informe ; ce n’est que là que s’observe la naissance de l’exil, quand se sont retirés les émerveillements éclatants qui encombrent de sensations artificielles le cheminement poétique. Ce n’est qu’en ce lieu frontalier de la marche assourdissante du monde que nos ravissements cesseront d’être « les spasmes de l’éclair », que le « dieu fumant » désertera devant la désolation,

que des sables du rien montera alors le chant pur de l’exil, seulement dédié au vent, compagnon inlassable de voyage.

Tauride : Ancien nom de la Crimée
Pour en savoir plus sur Saint-John Perse

Leonard Cohen – The Stranger Song

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Les exilés :
Ils viennent de tous les angles de l’exil
Avec pour seul bagage le rien
Ils sont le rien absolu rêvant,
Promise par quel hasard ?
Sa plénitude.

Entassés dans les soutes des trains
Des bateaux de fortune
Des avions à tarifs réduits
Ils sondent le monde de leur passage perpétuel
Ils tournent mille fois autour du même point
Un café récemment découvert s’habitue à leur présence
Jusqu’au moment où les veines mêmes des banquettes se fatiguent d’eux.

Un garçon de café les balaie sans raison
Ou bien c’est un gardien qui les chasse au matin
Parfois on voit l’un d’eux au milieu des anges
Musicien d’un orchestre ou chanteur ambulant
Poète à l’ouvrage auteur
En encyclopédie
Et il attire à lui, cadavre, des fourmis affamées.

Haine
De ses concitoyens d’exil
Traître
Disent-ils, et en effet il en est un :
Ne devrait-il pas séjourner dans l’isoloir du silence, à jamais ?

Dans l’isoloir
De l’échec le plus amer, à jamais ?
Dans sa lancinance à l’instant renouvelée, à jamais ?

De leurs bouches s’envolent des rumeurs
Autour desquelles se tisse leur destin noueux
Et la tendresse que chacun d’eux porte pour l’autre
Il ne la prononce que par-devers soi.

Théâtres encombrés de combats planétaires
Abel et son frère en un même être
Avec le coeur bifide comme le front de Janus.

Qui les a éloignés de la première source ?
Qui ne les voit trébucher dans le moindre geste ?
Hors d’eux-mêmes, qui donc chaque fois les expulse ?

— Kadhim Jihad Hassan, les exilés

(traduction de l‘auteur en collaboration avec Serge Sautereau,
publié dans
La Lettre Internationale, n°31, hiver 1991-1992)

Photo : (c) P. J., morning in Lahore

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« L’exil est rond
Un cercle, un anneau :
tes pieds en font le tour,
tu traverses la terre,
Et ce n’est pas la terre
Le jour s’éveille et
Ce n’est pas le tien,
la nuit arrive :
Il manque tes étoiles
Tu te trouves des frères,
Mais ce n’est pas ton sang. »

— Pablo Neruda, Chants libre d’Amérique latine

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Georges Schehadé (1905-1989)Ils ne savent pas qu’ils ne vont plus revoir
Les vergers d’exil et les plages familières
Les étoiles qui voyagent avec des jambes de sel
Quand la nuit est triste de plusieurs beautés

Ils oublient qu’ils ne vont plus entendre
Le vent de la grille et le chien des images
L’eau qui dort sur la couleur des pierres
La nuit avec des violons de pluie

Tant de magie pour rien
Si ce n’était ce souvenir d’un autre monde
Avec des oiseaux de chair dans la prairie
Avec des montagnes comme des granges
Ô mon enfance ô ma folie

— Georges Schehadé, Les Poésies

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rilke par pasternakEt pour en revenir à la solitude, il sera de plus en plus évident qu’elle n’est au fond rien que l’on puisse prendre ou laisser. Nous « sommes » solitaires. On peut se laisser abuser et faire comme s’il n’en allait pas ainsi. C’est tout. Mais comme il serait préférable d’admettre que nous sommes solitaires et partir tout bonnement de cette donnée. Nous sommes pris de vertige, cela se produira sans doute ; car tous les points familiers à nos yeux nous seront retirés, il n’y aura rien de proche, et tout lointain sera infiniment loin. Quiconque, presque sans préparation ni transition, serait transporté de sa chambre au sommet d’une haute montagne éprouverait semblable sensation : une insécurité sans pareille à se sentir livré à l’inexprimé risquerait de l’anéantir. Il s’imaginerait tomber ou croirait être projeté dans l’espace ou éclater en mille morceaux : quel monstrueux mensonge son cerveau ne devrait-il pas imaginer pour récupérer ses sens et y remettre de l’ordre. Ainsi, pour qui devient solitaire, toutes les distances, toutes les mesures changent ; beaucoup de ces changements surviennent brusquement et, comme chez cet homme au sommet de la montagne, naissent alors des représentations extraordinaires et des sensations fantastiques qui semblent dépasser le seuil du supportable. Mais il est nécessaire que nous vivions aussi « cela ». Il nous faut accepter notre existence aussi « vastement » que possible ; tout, même l’inouï, doit y être possible.
— Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète

Je suis seul. Longtemps je n’ai pas voulu l’admettre, il m’a fallu le vivre pour m’accoutumer à le penser et le dire sans qu’un frisson de désespoir ne traverse. Je suis seul. Encore aujourd’hui, je ne peux le murmurer sans qu’une part de moi ne me renvoie au malheur et à la tristesse – aux châtiments de l’exil. L’autre part au contraire y cherche réconfort et salut – habiter dans l’exil. Mais il n’y a que moi, et je ne suis que dans les interstices ; je me déforme dans ces deux miroirs. Ceux qui professent que la solitude est nécessaire s’aveuglent de croire qu’elle est choisie ; ceux qui la combattent avec énergie font d’elle un adversaire ; plus ils la repoussent, plus son ombre leur parait menaçante.

L’aveu vient souvent, terriblement silencieux, dans le catimini de la conscience – un soupir ; qu’il ne faut pas méprendre pour de la résignation ni du dégoût. Un soupir de fatigue ; il a fallu apprivoiser, ruser avec cette solitude – elle est longtemps devenue à l’intérieur de moi. Et quand elle advint, l’apaisement succéda à l’ébahissement. Je suis seul et je me souviens. Ce fut un moment froid et glacé, j’étais terrorisé – la lutte m’avait rendu habile à détourner mes yeux, mais dans cette pièce nue, l’éléphant avait tellement grossi qu’il obstruait jusqu’au futur. Il m’a bien fallu admettre, et pendant quelques instants cet aveu sonna comme une défaite. J’étais ébahi, les yeux écarquillés sous les paupières, le sol se dérobait, des cris stridents retentissaient – ma mâchoire s’est vivement contractée, ma gorge sèche a avalé brusquement le suc amer du désespoir. Mes bras ballants tombaient jusqu’à terre. J’ai souri et j’ai fait un pas de côté, quelques centimètres à peine, sans bruit ; pour ne pas signifier mon départ. Mais je n’ai pas pleuré, je n’étais arrivé nulle part : j’étais dans l’interstice; mais pour la première fois, je le voulais ainsi. Mon cerveau m’épargna un instant son monstrueux mensonge, le temps de prendre la mesure des choses, de mémoriser un nouvel usage du monde. Cette étincelle de poésie fut d’une totale brutalité. Projeté hors de soi, chacun attend le mur auquel il se frappera. Mais il n’y a de murs que dans notre esprit, que nous dressons temporairement afin de s’abriter de l’inexplicable.

La solitude était sortie du négatif pour entrer dans le positif, elle s’était affranchie des petites morts qui la suivent pour devenir un processus. J’avais appris à désirer la solitude, à la vouloir. Celle-ci s’est depuis transformée, elle a mué au gré des évènements, elle colore de toute sa palette les expériences. La solitude n’est pas un absolu, elle est une croyance. Elle se vit moins qu’elle s’expérimente. Ainsi, elle ne peut être décrite hors de son contexte, elle est à chaque fois une immanence renouvelée. Et il nous faut tout sacrifier à cette croyance – nous « sommes » solitaires, et c’est cela même qui est inouï.

Je suis seul. Dans les volutes de l’entremêlement des solitudes demeure la permanence précaire de nos exils. Rilke est le poète de cette solitude ; exilé et apatride, son oeuvre entière en tente une cartographie délicate.

La solitude est comme une pluie
Elle monte de la mer à la rencontre des soirs,
Des plaines, qui sont lointaines et dispersées
elle va jusqu’au ciel qui toujours la possède
et là du ciel elle retombe sur la ville
Elle se déverse sur les heures indifférenciées
lorsque les rues se tournent vers le matin
Et lorsque les corps qui ne se sont pas trouvés
se détachent l’un de l’autre abusés et tristes
Et lorsque les hommes qui se haïssent
sont obligés de coucher ensemble dans un même et seul lit
Alors la solitude s’en va dans les fleuves
— Rainer Maria Rilke, le livre d’image

L’extrait initial fait immédiatement suite au passage cité dans le post précédent dans la même Lettre VIII.

(1) La traduction du dernier poème, de même que le portrait de Rilke par Pasternak, ont été trouvés ici.

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rilke Presque toutes nos tristesses sont, je crois, des moments de tension que nous ressentons comme une paralysie, car nous n’entendons plus vivre ces sentiments qui nous sont devenus étrangers. Car nous sommes seuls avec cet élément étranger entré en nous ; car nous a été provisoirement retiré tout ce qui nous était familier et habituel ; car nous nous trouvons au milieu d’un flot auquel nous ne pouvons résister. C’est pourquoi la tristesse passe, elle aussi : ce qui en nous est nouveau et est venu s’ajouter est entré dans notre coeur, a pénétré dans sa cavité la plus secrète et n’y est déjà plus – est déjà dans notre sang. Et il ne nous sera pas révélé ce qui fut. On pourrait facilement croire qu’il ne s’est rien passé et pourtant nous nous sommes transformés comme se transforme une maison où est entré un hôte. Nous ne saurions dire qui est venu, nous ne le saurons peut-être jamais, mais bien des signes nous l’indiquent : c’est l’avenir qui de cette façon pénètre en nous pour s’intégrer à nous bien avant d’advenir. Et voilà pourquoi il est si important d’être solitaire et attentif quand on est triste : car l’instant où en apparence rien ne se passe ni n’évolue est celui où notre avenir pénètre en nous, bien plus proche de la vie que cet autre moment bruyant et fortuit où il advient comme du dehors. Plus dans nos tristesses nous sommes silencieux, patients et ouverts, plus ce qu’il y a de nouveau pénètre en nous profondément, infailliblement, mieux nous nous l’approprions, plus il sera « notre » destin ; quand plus tard il « adviendra » (c’est-à-dire, nous quittera pour aller aux autres), nous nous sentirons au plus profond de nous apparentés étroitement à lui. Et voilà qui est nécessaire. Il est nécessaire – et c’est dans cette voie que peu à peu nous évoluerons – que nous ne soyons affrontés à rien d’inconnu mais seulement à ce qui nous appartient depuis longtemps. Il a déjà fallu repenser tant de conceptions du mouvement, il va falloir aussi apprendre progressivement à comprendre que ce que nous appelons le destin, loin d’entrer de l’extérieur dans les hommes, sort de ceux-ci. C’est uniquement pour ne pas avoir absorbé leurs destinées tant qu’elles vivaient en eux et ne pas en avoir fait leur propre substance qu’ils n’ont pas compris ce qui sortait d’eux ; elles leur étaient si étrangères que, dans une confuse terreur, ils s’imaginaient qu’elles venaient forcément d’entrer tout juste en eux, car ils auraient juré de n’avoir jusqu’à ce jour jamais rien trouvé de semblable en eux-mêmes. De même qu’on s’est longtemps trompé sur le mouvement de l’avenir. Le futur est fixe, cher monsieur Kappus, tandis que nous, nous sommes en mouvement dans l’infini de l’espace.
— Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète

Borgeby Gard, Flädie (Suède), le 12 août 1904 – Ce jour-là, un vendredi, Rainer Maria Rilke écrit sa huitième et antépénultième lettre à Franz Kappus, jeune poète qui hésite entre une carrière d’officier et l’écriture. Cette lettre, dont est extraite la prose ci-dessus et ci-après, donne le vertige par des évocations fulgurantes sculptées dans un profond questionnement poétique et philosophique. Alors que la tristesse est traditionnellement sujet aux larmoiements romantiques et aux métaphores élégiaques, elle est ici le point de départ d’un développement sur la solitude, le devenir et la création. Certes, cette lettre de Rilke me fut d’un grand réconfort et la ville offre à la solitude ce goût particulier qu’elle se sait entourée en permanence. Ce qui la rend malaisée, fragile aussi. Mais ce qui advient et pénètre en nous, qui fermons les yeux le temps de quelques secondes au milieu de la foule, c’est le mystère et l’amour de ce destin dont nous sommes non pas les jouets, mais les interprètes instantanés, tel une traduction simultanée. Nous en sommes les instruments nécessaires : dans ce destin qui advient en nous dit Rilke, que nous possédons déjà, ce n’est rien d’autre que nous-mêmes, que le familier frappé sur l’autre face de l’inconnu.

On aura tôt fait d’écrire des conclusions hâtives sur la proximité entre Nietzsche et Rilke (1). Lou-Andréas Salomé fut leur muse mais rien ne dit qu’elle ait initié le second à la philosophie du premier. Il semble établi que Rilke a une connaissance de la Naissance de la Tragédie , sur lequel il écrit un essai en 1900, et de la seconde inactuelle. Le Zarathoustra, dont il possède une copie complète édition 1899, semble néanmoins être son point d’entrée privilégiée dans l’oeuvre du philosophe. Il est évident qu’il y a des réminiscences, proximités ou analogies entre les deux, que les mots de Rilke semblent faire écho à ceux de Nietzsche, mais il serait anachronique d’y découvrir une inspiration directe. Néanmoins, les conseils sages et tempérés adressés au jeune Kappus ne sont surement pas départis d’allusions nietzschéennes, ou du moins reprennent les flèches que Nietzsche envoient à partir du Zarathoustra.

Enfin, cette phrase, une devise de blason à ne pas s’y tromper, sonne comme le tonnerre, elle est construite comme un élastique que l’on tend pour mieux être projeté ensuite. cher monsieur Kappus, comme une césure dans l’alexandrin, l’entracte, avant de l’expulser avec autant de forces que la chute est haute. Ce n’est pas une consolation qu’offre Rilke, c’est l’incitation à aller plus avant dans ce sentiment d’étrangeté qu’est la tristesse, à explorer l’autre en nous, cet autre qui n’est que nous-mêmes, sans masques ? Si Gibran évoque la joie comme la tristesse sans masque, il semble que Rilke, suivant Nietzsche en cela, nous invite à jouer davantage avec ces masques, à les essayer tous, signes que nous sommes invariablement multiples dans ce cogito, ce je, cette chose pensante. À creuser et s’enfoncer, ne voit-on pas toujours le même noir au fond, la même perspective souterraine, le but du mouvement est le mouvement même – défini par les coordonnées de l’espace infini. Quelle aberration de vouloir alors se défaire de cette étrangeté qui sème la mue à venir : abhorrons les marchands de bonheur, les vendeurs de vérité. Car le futur est fixe et ni eux, ni nous ne pourront le changer. Cela fait-il de nous des prophètes de l’impuissance ? des chevaliers de la contemplation ?

Non point – devenir ce que l’on est, advenir à soi est à l’opposé de l’idée de « se réaliser » ou d’atteindre un quelconque potentiel, une piètre vérité que l’on tient de la tradition ou de la mode. À une illusoire Puissance d’exister, l’exil reflète plutôt une Tentation d’exister. La nostalgie de l’identique, de l’adéquation et de l’harmonie – qui a tôt fait de se transformer en croyance de l’Un divin – est le souvenir indispensable de ce que fut la terre, avant que le mouvement ne nous en détache, que le seuil soit franchi, qu’un autre soit atteint.

Nous sommes en mouvement – que nous nous arrêtions pour y penser ou non. Nous sommes ce curseur qui se déplace au rythme inégal de nos mutilations, l’étrangeté chasse les fragiles plateformes de vérité qui se construisent sur les fétus d’expérience. La tristesse est ce flot irrésistible que décrit Rilke, elle renverse les hiérarchies, bouleverse les valeurs. En se retranchant dans un silence, ou dans la solitude, ce sont jusqu’aux plus minuscules voiles qui se déploient, où la brise lancinante du passé vient siffler ses airs stridents, où le gouvernail est parfois laissé à la dérive. Mais, la vitesse enivre et bientôt vogue en oubliant le chemin vers des archipels hyperboréens.

L’exil n’est pas le voyage, le frisson loin de soi ; il est qu’il n’y a pas de soi, il est que nous sommes des nomades avant d’être des hommes.

La suite ici

(1) Sur les liens entre Rilke et Nietzsche, on peut aller voir ici et

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gibranBut you, children of space, you restless in rest, you shall not be trapped nor tamed.
Your house shall be not an anchor but a mast.
It shall not be a glistening film that covers a wound, but an eyelid that guards the eye.
You shall not fold your wings that you may pass through doors, nor bend your heads that they strike not against a ceiling, nor fear to breathe lest walls should crack and fall down.
You shall not dwell in tombs made by the dead for the living.
And though of magnificence and splendour, your house shall not hold your secret nor shelter your longing.

For that which is boundless in you abides in the mansion of the sky, whose door is the morning mist, and whose windows are the songs and the silences of night.

—Khalil Gibran, The Prophet (« On Houses »)

Lire le Prophète de Gibran est une expérience poétique remarquable dont l’écho résonne longtemps sur les parois sensibles de l’esprit. Il se manifeste aujourd’hui au détour d’un regard posé sur l’horizon, le constat de son irréparable immensité, à la fois inconnu et familier. Fils de la terre et fils du vent, Gibran dépeint la ligne sensible qui découpe nos expériences du chaos. L’harmonie fictive du sujet tend à oblitérer ses expériences infinies, la continuité du je ombrage la complexité toujours différente du rapport de soi au monde, un rapport qu’on ne peut envisager sans des coordonnées de temps et de lieux, sans la mesure des vitesses et des intensités. Chaque point, chaque évènement contient un potentiel illimité de choix, de devenirs.

Gibran quitte le Liban en 1895 à l’âge de 12 ans pour New York puis Boston, il y retourne trois ans plus tard pour y poursuivre ses études ; il deviendra le poète de son école. Il ne retourne à Boston qu’en 1902, avec déjà quelques peintures et manuscrits dans ses valises. De 1908 à 1910, après quelques expositions à Boston, Gibran s’envole pour Paris. Il revient à Boston puis s’installe à New York. Alors que la plupart de ses oeuvres étaient écrites en arabe ou en syrien, Gibran se tourne ensuite vers l’anglais après 1918 avec la publication du Fou.

Il n’est point mention d’exil dans Le Prophète, mais ce recueil de 26 essais poétiques forme un essai sur l’usage du monde. L’envoûtement de la parole, Gibran en a pesé chaque mot, se mêle avec l’abîme des pensées où les paradoxes de la prophétie ne se déploient que pour en souligner la secrète unité. Loin d’une contemplation du présent, le texte invite à se projeter dans le devenir, à faire grandir ses yeux à l’ombre d’une sagesse silencieuse. Le prophète de Gibran se dit au tout début du texte, chercheur de silence. Ces mêmes silences qui ne sont couverts que par les mots trop forts des bavardages vulgaires. Car, comme la joie est la tristesse sans masque, la parole n’est que le silence trahi par l’angoisse, mais c’est elle qui permet d’apprivoiser les non-dits, le tragique de l’existence.

Dans le passage sur les Maisons, soit sur l’attachement et l’enracinement, le Prophète termine sa prose par cet éloge aux enfants de l’espace, dont le foyer est constamment ouvert aux quatre vents. Trois mots suffisent à caractériser la philosophie de l’exil -restless in rest – soit l’agitation dans le repos, l’inquiétude dans la quiétude, le mouvement dans l’immobilité. Mais rest désigne en anglais plus que la tranquillité du corps ou de l’âme, il est le silence du solfège, la pause de la musique, la césure du vers. Il est la respiration, le soupir, dans la suspension de l’agitation, il tend à laisser entier la dynamique du mouvement. C’est dans ces interstices que se dévoile la pensée de l’exil, dans la respiration du poème, le prise de souffle du jazzman, la main suspendue de l’artiste. Ce sont les points de rencontres de l’infini et du singulier, le frémissement des feuilles qui précède la brise – l’onde de choc de l’évènement. L’exil est donc ce sommeil agité, cette intranquilité qui jamais ne nous quitte, l’instant précaire et inconfortable, le doute qui se laisse bruyamment recouvrir par des réponses définitives. You shall not be trapped nor tamed - vous ne serez pas piégés ni domptés. C’est dans ce doute que repose fragile la liberté, à la merci de la facilité du discours, du confort du foyer. On mesure alors le prix de l’inconfort du silence, c’est le prix de l’affranchissement de l’irréparable. You should not dwell in the tombs made by the dead for the living - vous ne devrez pas demeurer dans des tombes faites par les morts pour les vivants. Le passé, le temps, la mémoire sont autant de tisons brulants qu’il faut refroidir et apprivoiser. Car du retour, il ne peut être question ; et la terre natale vers laquelle se dirige le Prophète symbolise la mort. L’infini en nous repose dans le palais du ciel, dont la porte est la brume matinale, et dont les fenêtres sont les chants et les silences de la nuit.

Ainsi donc fils et filles de l’espace, c’est aux nuits que chacun est abandonné ; qu’il préserve les lambeaux de silence arrachés au tumulte du monde. C’est dans ces secondes d’exil que le Prophète murmure doucement à l’oreille sa prose silencieuse.

(1) Le Prophète est une oeuvre à lire préférablement en anglais. C’est écrit dans une langue magnifique (et donc difficile à traduire) ; l’usage de l’anglais, et non de l’arabe ou du français, fut un choix important de l’auteur. Le texte original est disponible gratuitement sur la toile.

(2) Gibran a également cette phrase magnifique dans Sable et Écume (Sand and Foam, 1926) qui sera rendue célèbre par John Lennon – ‘Half of what I say is meaningless, but I say it so that the other half may reach you’

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