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raton-laveur : C’est le symbole de quoi, 68 ?

regis debray : c’est sans doute la victoire de l’image sur le mot, et c’est aussi la victoire de l’individu sur le collectif. Alors ça a de bons côtés, jusqu’à un certain point. Parce que l’individu tout seul, c’est aussi la détresse, c’est aussi la dérive, c’est l’égoïsme, et c’est peut-être la guerre de tous contre tous. Et c’est peut-être à la fin, comme il y a un tel vide d’appartenance, le retour de tous les archaïsmes qu’on avait voulu dépasser ; le retour du religieux, le retour du nationalisme, le retour du communautarisme. À force de vouloir se débarasser du groupe et du collectif, aujourd’hui, c’est le groupe qui revient, parce qu’on peut pas vivre seul, sans repères, sans référence, et je le dis, excusez-moi du mot, sans transcendance. Je ne parle pas du bon Dieu quand je parle de transcendance ; je parle de quelque chose qui nous dépasse, qui nous exalte et qui nous unit. (1)

Comme Régis Debray, je n’ai pas fait mai 68 ; j’étais encore dans les Limbes – ou le Purgatoire, selon le menu transcendantal du jour – quand lui était emprisonné en Bolivie car “sans fusil mauvaise plume ; sans plume mauvais fusil”. Mais le quidam semble ne jamais l’avoir digéré, d’avoir manqué la révolution qui menaçait – oh, si timidement – son XVIè arrondissement natal qu’il avait renié.

En plus de la ré-édition de son texte paru en 78, aujourd’hui sous le titre Mai 68 une contre-révolution réussie, ce monsieur débite à la télévision son fiel contre l’individualisme et la dissolution du lien social en accusant – à mots à peine couverts de circonvolutions – mai 68 d’être à l’origine de tous les maux, du “tout-à-l’ego”, de la guerre en Irak (oui, tous les neo-cons américains sont d’anciens trotskystes bercés aux chants de 68), du capitalisme triomphant, du fibrome de ma tante, etc. Bref, sans mai 68, la France serait dans un bien meilleur état, ma bon’ dame… nos fils seraient fiers de servir la nation, nos filles de dépoussiérer les missels, et le blason des transcendantaux serait redoré sur le fronton de nos collectifs

La position de Debray me laisse perplexe, tragi-comique et douce-amère – plus encore après avoir lu ce court article. Bourdieu disait qu’il n’y avait rien de pire qu’une révolution ratée. Le pire demeure justement ces interprètes bileux qui viennent faire la leçon sur les effets pervers, la part maudite de l’héritage, ou la face cachée de mai 68. Le pire d’une révolution “ratée”, c’est qu’elle ouvre des boulevards aux fins spécialistes de l’histoire contemporaine qui la ré-écrivent à travers leurs lunettes fumées. De 68 pour nombre d’entre eux, on retiendra la poussée d’hormones, les appels à la débauche, les pavés qui volent et le sentiment que le grand héros de ce mois-là fut le préfet de police. Ainsi l’on masque les grèves générales, les luttes sociales, les tentatives d’auto-gestion ; ce qui est lentement rebouché, ce sont les lignes de fuite qu’ouvraient mai 68, l’ensemble des devenirs possibles – la brèche alors creusée.

Ce simili-débat fait néanmoins vite place à l’écœurement, mai 68 devient le chiffon rouge médiatique à affoler devant les yeux d’auteurs aussi peu probes que leurs éditeurs sont cupides. Les positions sont de circonstance, chacun livre à l’héritage ses testaments lapidaires. Règlements de compte intra-mondains devant un mai 2008 aux yeux plus secs et aux poches plus poussiéreuses que jamais. Sans cesse sont revisités causes et effets, débattus interprétations et histoires – contextes, prétextes, faux-textes. Rarement le texte lui-même.

Et la vague impression que rien n’a vraiment changé demeure ; que les moulins à paroles s’agitent pour mieux masquer des temps bien plus coûteux. Le sentiment persistant aussi, que l’esprit de mai 68 n’est pas ce réceptacle vide que chacun remplit de ses prétentions, et qu’il resurgit avec plus ou moins de bonheur non dans le spectacle, mais dans quelques actes impromptus produits sans publicité ni gloire.

(1) Tirée d’une interview de Régis Debray dans l’émission “C à dire” sur France 5, le 1er mai ; reprise dans le zapping de Canal + du 2 mai

(2) Beaucoup trouveront utile de lire à ce propos ceci puis cela, sur le blog “critique, et critique de la critique”, ainsi que l’ensemble des articles consacrés à mai 68

(3) Les affiches sont tirées du site des libraires didier lecointre et dominique drouet

en 1968 également, avant les pavés et les chars, résonnait ceci -
Leonard Cohen – One of us cannot be wrong

Maria

Non, les hommes ne savent jamais comment il faut aimer. Rien ne les contente. Tout ce qu’ils savent, c’est rêver, imaginer de nouveaux devoirs, chercher de nouveaux pays et de nouvelles demeures. Tandis que nous, nous savons qu’il faut se dépêcher d’aimer, partager le même lit, se donner la main, craindre l’absence. Quand on aime, on ne rêve à rien.

— Albert Camus, Le malentendu, Acte I, Scène IV

Ainsi donc pour Maria, la voix de la sagesse dans le malentendu, l’augure ingénue qui prédit le malheur dans l’innocence de son amour, l’exil est masculin et le foyer féminin. Mon expérience personnelle lui donnerait raison, le sens commun ne verrait ici qu’une dichotomie grossière.

Cette réplique m’est restée néanmoins, plus pour sa typologie que pour sa sagesse. Y a-t-il deux types ? l’un voyageur, friand d’aventures et de détours pour atteindre des buts toujours évanescents et lointains ; l’autre attaché au foyer, dans la crainte de perdre ce qui est car sachant que la texture du présent est plus sensible et épaisse que les brumes hasardeuses de l’avenir. Savoir aimer serait donc aimer ce qui est, ne rien vouloir d’autre que soi-même ; le rêve ne serait qu’une élucubration aléatoire – le désir d’ailleurs couvrant mal le désamour du hic et du nunc, les seuls qui vaillent. Plutôt, l’amour de l’hypothèse n’est-il qu’une grande mystification cherchant à échapper le réel, à recouvrer le confort de la pratique discursive, du projet ; afin de remettre à plus tard l’expérience.

Il faut déjà vivre avant de projeter, il suffit d’aimer pour que le rêve s’évanouisse. Au sens des sempiternels insatisfaits et jaloux peut-être, pour qui nouveau rime avec mieux – le changement comme fin en soi… une dépendance à la rupture. Éternels infidèles à leur patrie, à leur foyer, à leurs attaches. L’horizon n’est jamais aussi lumineux que dans un voile qui en masque la ligne. Par le carreau, parfois, je ne vois rien d’autre que ce volume de temps indéterminé que je parcours solitaire – je ne sais faire que rêver, alors je rêve même le présent.

Mais Maria est cette douce sirène qui par son chant m’arrache de mon poteau enchaîné. Ne faisons-nous qu’imaginer ; et gagnés par nos songes, livrés tout entier à leurs variations infinies, nous ne cédons qu’avec réticence à la marche cadencée du quotidien. Je suis de ceux qui ne sorte du lit qu’à regrets, grimaçant et hésitant, affrontant les jours avec réserve, détestant un petit peu déjà leur trop-plein de réalité. Je demeure interdit par le fait que vivre soit chose si simple et si terrible. J’ai pourtant souffert bien plus par la pensée que par châtiment corporel ; il est donc davantage à craindre de ces minutes qui ne trouvent leur grâce que dans le léger – ô si infime – sentiment de transgression qui m’irrigue lentement. Je compte les moutons le matin pour savoir si ceux du soir ne se sont pas échappés pendant la nuit.

Peut-on accorder ces deux types ? Jan et Maria ? Moi et elle ? cet autre et celle-ci ? ou bien est-ce une ligne de fracture qui départage deux camps irréconciliables ? question puérile ; peut-être, mais qu’importe. Maria pose la question qui m’a toujours dérangé, à savoir s’il fallait se dépêcher d’aimer ou si les nouveaux devoirs, parfois factices, et les nouvelles demeures, parfois vides et lugubres, loin du “lit commun” ne donnaient pas au rêve dont ils étaient le produit un goût âpre et amer. La désillusion, ou le désenchantement, n’est pas chose aussi gratuite que l’imagination, et elle se mesure à l’aune des pertes qui s’accumulent dans ce temps ni vide ni homogène, mais plein de la fureur et du bruit qu’exclament nos volontés s’entrechoquant.

Et qu’au moment de vouloir donner la main, on ne fait que remuer l’air.

L’angoisse de l’amour est un des paradoxes de la liberté : car où y a-t-il plus de liberté ? sur nos terres fermes et fertiles ou sur nos radeaux précaires à la dérive. “Malheur si la nostalgie de la terre te saisit, comme s’il y avait eu là-bas plus de liberté, – il n’y a plus de «terre»!” Serait-ce donc ma réponse à Maria, qu’au moins nos fragiles projets valent bien autant que le confort de l’amour. Auto-justification qui cache une secrète douleur solitaire ou bien projection chaotique d’une ligne de vie dans un tumulte qui ne fait sens que dans la différenciation que je lui oppose ?

J’oscille, un pied dans chaque camp, schizophrène ; trop entouré dans le lit commun et trop seul sur la paillasse de l’exilé.

Georges Brassens – Les Passantes (Antoine Pol/Georges Brassens) – Le Grand Échiquier (31.05.79)

photo : (c) P. J. – sans titre

À l’époque déjà l’espoir de laisser, dans la marée montante de la barbarie quelque bouteille contenant un message n’était qu’un aimable mirage : les signes désespérés ont été engloutis par la boue de la fontaine de régénérescence et une bande d’esprits nobles et autre racaille en a fait une murale hautement artistique, mais peu coûteuse.
C’est à partir de ce moment que le progrès de la communication a pris un rythme accéléré.
Qui donc reprocherait finalement aux esprits les plus libres de ne plus écrire pour une postérité imaginaire dont la familiarité indiscrète dépasserait peut-être encore celle des contemporains, mais uniquement pour le Dieu mort ?

— Theodor W. Adorno, Minima Moralia, § 133

Alors pourquoi parler de la critique aujourd’hui ? pourquoi pas, tiens ? à quoi bon ?

Mais non. Pourquoi ? Point de frivolité ni de sérieux ici. Il faut parler de la critique, il faut l’exercer ; sans jamais l’habiter, ni s’y conforter, elle doit nous être toujours dérangeante, avoir les accents dissonants d’une musique familière. Elle doit produire le dé-ménagement.

La France fait aujourd’hui des funérailles nationales à Aimé Césaire, décrétées par le même pouvoir qui affrète des charters à sens unique et qui contribue à la diffusion tant policière que médiatique d’un racisme latent, qui pare la bête d’habits républicains pour mieux cacher son hideuseté (1). On pourrait ricaner de la ruse de l’histoire qui veut que l’anti-colonialiste soit enterré avec pompes et crachats silencieux et recueillis par le racisme officiel en bannière tricolore. Il y a surtout un cynisme froid, glacial même, dans ce geste. J’aimerais être désinvolte si parfois l’inverse se produisait, et que les quelques barricades, physiques et littéraires, qui s’élèvent parfois contre la barbarie mettaient l’ordre à genoux. Mais les lacrymogènes dissolvent à chaque jour les gorges chaudes de rancoeur et de haine. Il s’agit bien de haine, la même haine que le film éponyme avait dévoilée. Et il ne s’agit plus de comprendre ou de panser quelques plaies, il faut prendre parti. Les cartes d’électeurs ne valent que comme avions en papier, les pavés sont encore des armes.

Afin que la critique demeure un instrument tactique, le grain de texte qui fasse déjouer les rouages des dispositifs en place, il faut sans cesse la revendiquer, la départir de ses apparats commerciaux et spectaculaires. Mai 68 est propice à un tel déversement, il est du rôle de la critique de prendre à revers ceux qui s’en affublent à des fins de monétarisation marchande ou symbolique.

La critique est de gauche – au sens de Deleuze (2). Une gauche qui ne peut gouverner, car une gauche qui n’est pas dans le “jeu” politique, qui ne joue pas le jeu de la politique, qui ne répond pas à l’illusio que constitue le régime parlementaire. Mais bien plus, la gauche est une perception, la gauche est un devenir.
La gauche est une perception :”être de gauche, c’est savoir que les problèmes du tiers-monde sont plus proches de nous que les problèmes de notre quartier. C’est vraiment une question de perception, c’est pas une question de belle âme, non. C’est ça d’abord être de gauche pour moi.”
La gauche est un devenir : “être de gauche, c’est ne pas cesser de devenir minoritaire. [...] La gauche, c’est l’ensemble des processus de devenir minoritaires”.

Lors d’un colloque organisé en ce début de siècle consacré à Michel Foucault, certains portaient “le deuil de l’intellectuel critique” (dixit Pierre Bourdieu), quand d’autres pointaient qu’il était un auteur “inassimilable, irrécuérable par tous ceux qui voudraient le neutraliser en annulant la portée radicalement critique de son oeuvre” (dixit Didier Éribon) (3). Je leur donne doublement raison, mais il faut abandonner la figure de l’intellectuel critique type IIIè République – internet change la donne critique, il faut savoir en user. De même, la pensée de Michel Foucault est tout à fait récupérable - par le management, la comptabilité ou les sciences de l’administration* – et, a par ailleurs été joyeusement récupérée par quelques marchands de savoir donne lieu ces dernières années à des sources de profit élargies (4), mais elle fournit toujours les outils critiques nécessaires et demeure vivante sous la patine parfois luisante du conformisme universitaire.

Le leitmotiv d’un blog ami me revient avec insistance :

Plus de critères pour juger, plus de discours légitimes à accrocher au plafond des valeurs en stuc. Les trois mamelles du consensus : addition, indifférence, redondance. Trois questions dérivées : combien ? quelle importance ? où est-ce que j’ai déjà vu ça ? Afin de conjurer la perte, les discours de la commémoration se bousculent. Ainsi “l’événement”. Plus de déchirure mais des lignes sur l’événement qui fait événement en tant que le plus événementiel. Afin de saisir ce que nous avons déjà perdu il suffit de porter le regard sur ce que l’on commémore. La chose est encore là puisqu’on écrit sur elle. Une trouée ? Produire un texte qui ne puisse être ressaisi par aucun de ses bords. Inclassable, aberrant dans sa forme, monstrueux dans ses effets.

La commémoration est un discours de l’évènement, mais elle est bien plus que ça, elle est la ré-articulation toujours contingente de la mémoire et de l’évènement présent, de l’irrémédiable et du devenir. Elle est à la rencontre de l’oubli (qui n’est pas la perte) et de l’histoire. Walter Benjamin devinait que l’érection maladive de cénotaphes après 1918 trahissait le confort faussement retrouvé après l’atroce déchirement. Les monuments à la gloire des morts ne faisaient que justifier rétrospectivement et non sans une certaine morbidité les sacrifices faits au nom d’une cause quelconque. Car si on ne peut oublier, il ne s’agit pas non plus de célébrer ; faire le deuil signifie finalement la victoire de la barbarie ou de la banalité du mal. Conjurer la perte est, en termes dialectiques, la réconciliation illusoire du positif et du négatif ; la ruse de la raison qui fait que l’histoire est écrite par les vainqueurs et que “ceux qui règnent à un moment donné sont les héritiers de tous les vainqueurs du passé” (5).

La trouée du texte critique, sa difformité et son insaisissabilité comme paramètres de sa production. Ou encore, conserver la perspective toujours oblique, se mouvoir sur la diagonale du fou. Le texte ou l’acte critique, s’il vaut par son inutilité, sa non-valeur marchande, s’il vaut justement dans le fait de ne rien vouloir qui ne soit pas lui-même, n’a rien néanmoins du linge blanc dont se parent parfois les parangons littéraires ou télévisuels. La critique pue, elle est le linge sale, la dissonance insupportable, elle force les bourgeois à se pincer le nez et se boucher les oreilles.

De dessous la terre, nous les regarderons vomir, en mémoire de ceux qui ont péri sous la torture de leurs fouets.

(1) usage inspiré des Sonnets pour Hélène de Ronsard

(2) tel qu’il l’expose dans son abécédaire, voir le début de la vidéo 1.

(3) cités dans Marie-Christine Granjon, Penser avec Foucault, p. 6

(4) notamment la publication des cours publics au Collège de France à 25€ pièce

(5) Walter Benjamin, “Sur le concept d’histoire”, in Oeuvres III, p. 432

(*) ajout le 01/05/08

(photo : markflemingphoto, message in a bottle toned, licence CC)

[...] Et, tandis que sur mon bateau je longeais les rivages allemands, français, anglais, toutes ces terres d’Europe figées dans la peur du crime encore enfoui paraissaient me crier : sois léger, sois insouciant ! Tu n’as aucune importance, aucun moyen d’action ! La seule chose qui te reste, c’est l’ivresse ! Et je m’enivrais à ma façon, pas nécessairement d’alcool ; je voguais, ivre, l’esprit presque entièrement obnubilé…

Puis les frontières éclatèrent, sautèrent les Tables de la Loi, et se débondèrent à flots les forces aveugles, et me voici ! Me voici, moi, seul en Argentine, coupé de tout, perdu, annihilé, anonyme. J’étais un peu excité, un peu effrayé. En même temps, quelque chose en moi me faisait saluer avec une émotion passionnée le coup qui m’anéantissait et m’arrachait aux assises de mon ordre acquis. La guerre ? La débâcle polonaise ? Le sort de ma famille ? Mes propres destinées ? Pouvais-je vivre tout cela, pouvais-je me faire du souci d’une manière “normale”, moi qui avait tout su d’avance, qui l’avais déjà éprouvé bien avant ? Oui, je ne mens pas en disant que depuis des années je communiais dans mon coeur avec la catastrophe. Lorsqu’elle arriva, je me dis quelque chose qui était à peu près : – Ah, bon ! c’est arrivé ! et je compris que le temps était venu de mettre à profit la faculté de dire adieu, de rompre, de rejeter tout, que j’avais cultivée en moi. Rien n’avait changé, ce cosmos, cette vie qui m’emprisonnaient ne devenaient pas différents parce qu’un ordre défini de mon existence venait de s’achever. Pourtant, un frisson terrible naissait en même temps du sentiment que la violence libère, ce quelque chose d’innomé et d’informe dont j’avais senti la présence, cet élément dont je savais seulement qu’il est “inférieur”, “plus jeune”, “puîné”, et qui déferlait maintenant – déluge dans la ténèbre violente et noire. Dès le premier instant, je fus amoureux de la catastrophe, que pourtant je haïssais, qui m’entraînait dans sa ruine universelle ; j’en fus amoureux et ma nature me la faisait saluer comme occasion de me lier à l’inférieur dans la ténèbre. [...]

— Witold Gombrowicz, Journal

Photo : Witold Gombrowicz, Tandil, Argentine, 1958. Cliché de Carlos Laurora. Archives : Mariano Betelù

- figures de l’exil chez nietzsche -
les esprits libres (VI) | dépassement de l’exil (VII) | conclusion ; exil et nomadisation (VIII)

La philosophie nietzschéenne est celle du mouvement nécessaire avant que celui-ci ne soit volontaire – dans la nuance entre le passif et l’actif. Un mouvement qui ne cherche ni logique, ni but ; mais qui est celui d’une liberté affranchie de ce qui retient à l’immobile, à la terre ferme : la morale, la vérité, l’Identique. Ainsi, c’est une philosophie de la sédition que nous livre Nietzsche, d’une résistance contre la loi, l’institution, le contrat – toute idée de souveraineté qui ne soit pas celle de la Volonté de Puissance. Nietzsche abolit le sens donné à l’existence.

Le « signifiant », c’est vraiment le dernier avatar philosophique du despote. Or si Nietzsche n’appartient pas à la philosophie, c’est peut-être qu’il est le premier à concevoir un autre type de discours comme une contre-philosophie. C’est-à-dire un discours avant tout nomade, dont les énoncés ne seraient pas produits par une machine rationnelle administrative, les philosophes comme bureaucrates de la raison pure, mais par une machine de guerre mobile. (1)

La mobilité est la force constante de Nietzsche, en ce qu’elle veut déloger à chaque fois les convictions les mieux acquises, les maisons les plus solidement bâties pour renvoyer l’homme à sa solitude, qu’elle remplace une illusion confortable par une incertitude constante. Accepter cet état de fait revient néanmoins à ouvrir des perspectives infinies de trajectoires individuelles, un faisceau multiple de possibilités qui ne saurait être fixé ou limité par une autorité hétéronome. En ce sens, notre probité nous commande toujours de dé-ménager notre esprit, de l’altérer pour en provoquer le mouvement, en affirmer le caractère multiple. Ce mouvement n’est point nécessairement spatial, il n’engage pas le corps dans sa course. Nietzsche fut peut-être celui qui atteignit les plus hautes cimes, son corps n’en demeurant pas moins ce qui aura cloué son esprit pensant une décennie.

La pensée nomade de Nietzsche est toujours autant d’actualité, la circulation accrue des personnes, des biens et des idées a déraciné bien des hommes de leur habitat pour les confronter aux multiples lignes de fuite qui sont les leurs. Ce mouvement est de plus en plus rapide, inconfortable, précarise l’individu dans sa société. Le pouvoir et l’autorité ne trouvent plus la résistance qu’ils escomptaient car l’individu se meut rapidement à l’intérieur de lui-même, modifie ses allégeances au fil de son voyage. Il est de moins en moins fixé à un seul village, une seule idée, un seul dieu. Il s’exile dans la multiplicité des devenirs, se dé-sédentarise pour nomadiser à nouveau.

On sait bien que dans nos régimes les nomades sont malheureux : on ne recule devant aucun moyen pour les fixer, ils ont peine à vivre. Et Nietszche vécut comme un de ces nomades réduits à leur ombre, allant de pension meublée en pension meublée. Mais aussi, le nomade, ce n’est pas forcément quelqu’un qui bouge : il y a des voyages sur place, des voyages en intensité, et même historiquement, les nomades ne sont pas ceux qui bougent à la manière des migrants, au contraire ce sont ceux qui ne bougent pas, et qui se mettent à nomadiser pour rester à la même place, pour échapper aux codes. [...] Voilà peut-être le plus profond de Nietzsche, la mesure de sa rupture avec la philosophie, telle qu’elle apparaît dans l’aphorisme : avoir fait de la pensée une machine de guerre, avoir fait de la pensée une puissance nomade. Et même si le voyage est immobile, même s’il se fait sur place, imperceptible, inattendu, souterrain, nous devons demander quels sont nos nomades aujourd’hui, qui sont vraiment nos nietzschéens ? (2)

« Tous et personne! », s’écrierait Zarathoustra.

figures de l’exil chez nietzsche (I) : exil et ontologie
figures de l’exil chez nietzsche (II) : exil, innocence et tragique de l’existence
figures de l’exil chez nietzsche (III) : exil et probité
figures de l’exil chez nietzsche (IV) : exil, solitude et voyage
figures de l’exil chez nietzsche (V) : exil et amor fati
figures de l’exil chez nietzsche (VI) : les esprits libres
figures de l’exil chez nietzsche (VII) : dépassement de l’exil
figures de l’exil chez nietzsche (VIII) : conclusion ; exil et nomadisation

(1) Gilles Deleuze, La pensée nomade, in Nietzsche aujourd’hui ?, vol. 1 ”Intensités”, Paris, Union Générale d’Éditions, 10/18, 1973 ; p. 173

(2) Gilles Deleuze, La pensée nomade, op. cit., p. 173

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