Feed on
Articles
Commentaires

- figures de l’exil chez nietzsche -
les esprits libres (VI) | dépassement de l’exil (VII) | conclusion ; exil et nomadisation (VIII)

La philosophie nietzschéenne est celle du mouvement nécessaire avant que celui-ci ne soit volontaire - dans la nuance entre le passif et l’actif. Un mouvement qui ne cherche ni logique, ni but ; mais qui est celui d’une liberté affranchie de ce qui retient à l’immobile, à la terre ferme : la morale, la vérité, l’Identique. Ainsi, c’est une philosophie de la sédition que nous livre Nietzsche, d’une résistance contre la loi, l’institution, le contrat - toute idée de souveraineté qui ne soit pas celle de la Volonté de Puissance. Nietzsche abolit le sens donné à l’existence.

Le « signifiant », c’est vraiment le dernier avatar philosophique du despote. Or si Nietzsche n’appartient pas à la philosophie, c’est peut-être qu’il est le premier à concevoir un autre type de discours comme une contre-philosophie. C’est-à-dire un discours avant tout nomade, dont les énoncés ne seraient pas produits par une machine rationnelle administrative, les philosophes comme bureaucrates de la raison pure, mais par une machine de guerre mobile. (1)

La mobilité est la force constante de Nietzsche, en ce qu’elle veut déloger à chaque fois les convictions les mieux acquises, les maisons les plus solidement bâties pour renvoyer l’homme à sa solitude, qu’elle remplace une illusion confortable par une incertitude constante. Accepter cet état de fait revient néanmoins à ouvrir des perspectives infinies de trajectoires individuelles, un faisceau multiple de possibilités qui ne saurait être fixé ou limité par une autorité hétéronome. En ce sens, notre probité nous commande toujours de dé-ménager notre esprit, de l’altérer pour en provoquer le mouvement, en affirmer le caractère multiple. Ce mouvement n’est point nécessairement spatial, il n’engage pas le corps dans sa course. Nietzsche fut peut-être celui qui atteignit les plus hautes cimes, son corps n’en demeurant pas moins ce qui aura cloué son esprit pensant une décennie.

La pensée nomade de Nietzsche est toujours autant d’actualité, la circulation accrue des personnes, des biens et des idées a déraciné bien des hommes de leur habitat pour les confronter aux multiples lignes de fuite qui sont les leurs. Ce mouvement est de plus en plus rapide, inconfortable, précarise l’individu dans sa société. Le pouvoir et l’autorité ne trouvent plus la résistance qu’ils escomptaient car l’individu se meut rapidement à l’intérieur de lui-même, modifie ses allégeances au fil de son voyage. Il est de moins en moins fixé à un seul village, une seule idée, un seul dieu. Il s’exile dans la multiplicité des devenirs, se dé-sédentarise pour nomadiser à nouveau.

On sait bien que dans nos régimes les nomades sont malheureux : on ne recule devant aucun moyen pour les fixer, ils ont peine à vivre. Et Nietszche vécut comme un de ces nomades réduits à leur ombre, allant de pension meublée en pension meublée. Mais aussi, le nomade, ce n’est pas forcément quelqu’un qui bouge : il y a des voyages sur place, des voyages en intensité, et même historiquement, les nomades ne sont pas ceux qui bougent à la manière des migrants, au contraire ce sont ceux qui ne bougent pas, et qui se mettent à nomadiser pour rester à la même place, pour échapper aux codes. [...] Voilà peut-être le plus profond de Nietzsche, la mesure de sa rupture avec la philosophie, telle qu’elle apparaît dans l’aphorisme : avoir fait de la pensée une machine de guerre, avoir fait de la pensée une puissance nomade. Et même si le voyage est immobile, même s’il se fait sur place, imperceptible, inattendu, souterrain, nous devons demander quels sont nos nomades aujourd’hui, qui sont vraiment nos nietzschéens ? (2)

« Tous et personne! », s’écrierait Zarathoustra.

figures de l’exil chez nietzsche (I) : exil et ontologie
figures de l’exil chez nietzsche (II) : exil, innocence et tragique de l’existence
figures de l’exil chez nietzsche (III) : exil et probité
figures de l’exil chez nietzsche (IV) : exil, solitude et voyage
figures de l’exil chez nietzsche (V) : exil et amor fati
figures de l’exil chez nietzsche (VI) : les esprits libres
figures de l’exil chez nietzsche (VII) : dépassement de l’exil
figures de l’exil chez nietzsche (VIII) : conclusion ; exil et nomadisation

(1) Gilles Deleuze, La pensée nomade, in Nietzsche aujourd’hui ?, vol. 1 ”Intensités”, Paris, Union Générale d’Éditions, 10/18, 1973 ; p. 173

(2) Gilles Deleuze, La pensée nomade, op. cit., p. 173

Alors qu’aujourd’hui se déversent les hommages les plus mielleux sur ton cadavre et que les croque-morts te décorent d’épithètes posthumes ; tu savais bien que 20 ans après, la glose des journalistes et du milieu de la scène et du spectacle célèbreraient ta causticité avec autant de mièvrerie qu’ils râpent hardiment leur langue de bois sur les fesses des hommes de pouvoir.

Ton cadavre piégé n’effraie plus personne…

Et si tes traits de génie ne m’arrachent aujourd’hui qu’un sourire, ils m’ont plus d’une fois fait rire aux éclats. Ce n’est que justice que maintenant quelques perles lacrymales viennent scintiller aux creux des yeux qui te virent maltraité le respectable et le bienséant avec le talent, la noirceur, et la joie débonnaire dont je m’abreuve les jours où la vie n’est plus drôle. Au moins là-haut es-tu hors de portée, des chiens, des loups, des hommes et des imbéciles.

Comme celle de Brassens, ta mémoire est brûlante à nos esprits à chaque jour que le cancer nous épargne ; et non pas seulement au gré de ces anniversaires morbides.

tu nous manques aujourd’hui comme depuis 20 ans

— théâtre Grévin - 1986 —

Grévin I - Annonce / Intro / L’artiste dégagé / Q.I. 130 (1)

Grévin II - Q.I. 130 (2) / Gardez Sacharov / Les piles / Les cintres (1)

Grévin III - Les cintres (2) / Les juifs / Rachid (1)

Grévin IV - Rachid (2) / La merveille / L’ascenceur

Grévin V - J’ai envie de tuer quelqu’un / Ondine / Bilan / Musique de fin

— Tribunal des Flagrants Délires —

Réquisitoire contre William Sheller - où Desproges évoque sa rencontre avec la mort

Réquisitoire contre Daniel Cohn-Bendit

Réquisitoire contre Gotlib

Réquisitoire contre Jean-Marie Le Pen

Réquisitoire contre Alain Ayache

Réquisitoire contre Dorothée

Réquisitoire contre Pierre Perret

Réquisitoire contre Josiane Balasko

Réquisitoire contre Jean d’Ormesson

Réquisitoire contre Patrick Poivre d’Arvor

Réquisitoire contre Yvan Dautin

Réquisitoire contre Gisèle Halimi

Réquisitoire contre Jean-Jacques Debout

Réquisitoire contre Robert Lamoureux

Réquisitoire contre Alan Stivell

Réquisitoire contre Claire Brétécher

Sur la longue avenue baignée d’un soleil froid ;
je passais attentivement les carrefours rectilignes.

Ils vaquaient ; j’avançais, je progressais
sur une route trop droite.

Parmi les mille visages des passants déambulant,
je cherchais le tien, je voulais
l’apparition, la réalisation d’une coïncidence.
Je provoquais le hasard,
à défaut.

Les hordes se pressaient et je scrutais sans relâche, le coeur en éveil et les sens bondissants.
Fi des conséquences, je frissonnerai d’un regard.

Mais bientôt m’apparut mon propre visage me crachant :
“Qu’elle apparaisse ou non, connue dans le flot d’inconnus, qu’importe ;
ton obsession et tes pensées suffisent à sa présence.”

C’est en alors qu’en regardant mes entrailles ; je te vis souriante
remuer mes tripes pour en extraire l’élixir du souvenir,
une potion mithridatisante qui m’inocule le passé.

Futiles furent mes pensées, elles grandirent
ton carnage insatiable.

Eliot disait d’avril qu’il était le mois le plus cruel ; il devait sentir l’arrière-goût de la mort dans la fausse festivité qu’accompagne le retour du printemps. Bien à l’abri dans la gorge, la boule enchevêtrée des angoisses et des souvenirs, semble elle aussi sortir d’une relative hibernation. Elle vient déposer un voile sur le goût sucré des nouveaux fruits, les couleurs retrouvées des grandes avenues, le chamaillement des enfants dans le parc. Encore fragile et lacéré, je ne sortirais que prudemment, afin de tâter un terrain nouveau, de contempler les perspectives, d’évaluer les pertes.

Car au moment où nos âmes païennes et prosaïques célèbrent la nouvelle année fiscale, les morts s’agitent dans les tombes et nous fixent de leurs yeux impassibles. Ils savent que la victoire est leur, encore une fois - que nos artifices élaborés portent en eux notre abdication à affronter la longue faux.

Comme l’ange de Benjamin, l’envol vers l’avenir se fait les yeux dans le dos, plissant les paupières devant l’amas de ruines qui s’entassent. Et le tourbillon du temps qui traverse mes cheveux laisse derrière lui les plus cruels souvenirs, irrémédiables.

April is the cruellest month, breeding
Lilacs out of the dead land, mixing
Memory and desire, stirring
Dull roots with spring rain.
Winter kept us warm, covering
Earth in forgetful snow, feeding
A little life with dried tubers.
Summer surprised us, coming over the Starnbergersee
With a shower of rain; we stopped in the colonnade,
And went on in sunlight, into the Hofgarten,
And drank coffee, and talked for an hour.
Bin gar keine Russin, stamm’ aus Litauen, echt deutsch.
And when we were children, staying at the archduke’s,
My cousin’s, he took me out on a sled,
And I was frightened. He said, Marie,
Marie, hold on tight. And down we went.
In the mountains, there you feel free.
I read, much of the night, and go south in the winter.

T.S. Eliot, The Waste Land —

photo : (c) P. J. - garnison détruite

à aimer ton ombre

je me cache la lumière

qui illuminait pourtant

les interstices des volets clos

sur nos aurores alanguies

— anarkali, 17 sept. 07

(photo J. & G. : licence CC)

Les exilés :
Ils viennent de tous les angles de l’exil
Avec pour seul bagage le rien
Ils sont le rien absolu rêvant,
Promise par quel hasard ?
Sa plénitude.

Entassés dans les soutes des trains
Des bateaux de fortune
Des avions à tarifs réduits
Ils sondent le monde de leur passage perpétuel
Ils tournent mille fois autour du même point
Un café récemment découvert s’habitue à leur présence
Jusqu’au moment où les veines mêmes des banquettes se fatiguent d’eux.

Un garçon de café les balaie sans raison
Ou bien c’est un gardien qui les chasse au matin
Parfois on voit l’un d’eux au milieu des anges
Musicien d’un orchestre ou chanteur ambulant
Poète à l’ouvrage auteur
En encyclopédie
Et il attire à lui, cadavre, des fourmis affamées.

Haine
De ses concitoyens d’exil
Traître
Disent-ils, et en effet il en est un :
Ne devrait-il pas séjourner dans l’isoloir du silence, à jamais ?

Dans l’isoloir
De l’échec le plus amer, à jamais ?
Dans sa lancinance à l’instant renouvelée, à jamais ?

De leurs bouches s’envolent des rumeurs
Autour desquelles se tisse leur destin noueux
Et la tendresse que chacun d’eux porte pour l’autre
Il ne la prononce que par-devers soi.

Théâtres encombrés de combats planétaires
Abel et son frère en un même être
Avec le coeur bifide comme le front de Janus.

Qui les a éloignés de la première source ?
Qui ne les voit trébucher dans le moindre geste ?
Hors d’eux-mêmes, qui donc chaque fois les expulse ?

— Kadhim Jihad Hassan, les exilés

(traduction de l‘auteur en collaboration avec Serge Sautereau,
publié dans
La Lettre Internationale, n°31, hiver 1991-1992)

Photo : (c) P. J., morning in Lahore

« Newer Posts - Older Posts »